Alexithymie: Savez-vous ce que vous ressentez ?

alexithymie

En tant qu’êtres humains, nos vies sont profondément influencées par la manière dont nous
vivons, gérons, et exprimons nos émotions. A un moment donné de notre vie, nous
éprouvons tous de la tristesse, de la peur, du stress, de la joie et de l’amour. Quand quelque
chose de bien nous arrive, nous avons une sensation de légèreté et de joie dans le coeur.
Lorsque nous faisons face à un échec ou à la perte de quelqu’un, une sensation
désagréable nous pèse au fond de l’estomac.


Mais imaginons que nous ne soyons pas capables de ressentir tout cela. Que se passerait-il
si vous ne pouviez jamais différencier la tristesse du bonheur ? Si vous étiez en deuil ou en
dépression sans le savoir vous-même ? Pouvez-vous imaginer à quel point cela serait
déconcertant ?


C’est là le quotidien d’une personne souffrant d’alexithymie.


Vivre avec l’alexithymie


L’alexithymie est un terme dérivé du Grec qui signifie “pas de mot pour les émotions”. Ce
concept psychologique est utilisé pour décrire les personnes qui ont du mal à ressentir et à
exprimer leurs émotions. Cela se traduit par une capacité réduite, parfois une incapacité
totale, à être connecté aux signaux émotionnels internes que votre corps vous envoie.
Si vous souffrez d’alexithymie, vous aurez du mal à identifier ce que vous ressentez, et vous
aurez également du mal à comprendre ce que ressentent les autres. Ce trouble peut
provoquer de l’anxiété sociale car vous ne parvenez pas à interpréter les comportements
non-verbaux. Vous serez alors perçu comme quelqu’un de maladroit, ou manquant
d’humour. Même lorsque les autres montrent de l’empathie envers ce que vous traversez,
vous ne le comprenez pas et pouvez alors paraître étrangement stoïque. Vous pouvez être
quelqu’un de très sensible et empathique au fond de vous, mais à cause de ce trouble
spécifique, les autres personnes risquent de vous prendre pour quelqu’un de froid, distant,
voire arrogant. En conséquence, vous êtes plus susceptible de souffrir de solitude et
d’isolement social que la plupart des gens.


Si vous souffrez d’alexithymie, les situations suivantes font probablement partie de votre
quotidien:


● Vous n’avez aucune idée de ce que vous ressentez au fond de vous. Quand les
autres vous demandent comment vous allez, vous ne savez pas quoi répondre.
Même lors d’une séance de thérapie, il vous est impossible de comprendre ce qui se
passe à l’intérieur de vous.


● La plupart du temps, vous êtes uniquement capable de déterminer si vous allez
“bien” ou “pas bien”, si vous êtes “heureux” ou “malheureux”, sans pouvoir nuancer
au-delà de ça.


● Plutôt que d’expliquer comment vos sentiments ou vos instincts vous conduisent à
une action particulière, vous avez tendance à vous définir à travers la logique. Vous
pouvez parler d’une voix monotone, et la façon dont vous racontez les histoires peut
inclure tellement de détails factuels et séquentiels que certaines personnes ont du
mal à vous suivre.


● Vous êtes déconnecté de vos propres besoins et désirs. Étant vous-même confus
par rapport à vos souhaits, les personnes autour de vous ne savent pas non plus ce
que vous voulez, ce qui entraîne des frustrations relationnelles et interpersonnelles.


● Vous pouvez soudainement être pris de symptômes physiques tels qu’une
accélération du rythme cardiaque, des difficultés respiratoires, des douleurs
corporelles et des maux de tête, sans savoir d’où cela provient. Dans certains cas
extrêmes, il est même possible d’avoir des pensées suicidaires et des
comportements d’automutilation, tout en étant déconnecté des raisons qui les
provoquent.


● Vous avez une imagination limitée et n’êtes pas en mesure de profiter de quoi que ce
soit relatif au monde de l’imaginaire.


● Il vous est impossible de communiquer vos émotions même avec votre famille ou vos
proches, mais vous pouvez soudainement être pris de comportements erratiques tels
que des accès de colère.


● Sans savoir pourquoi, vous perdez toute envie et toute motivation. Vous procrastinez
au travail et ne trouvez que très peu de joie dans vos loisirs. Le simple fait de passer
la journée devient une corvée difficile.


● Vous manquez d’estime de vous-même, avez des problèmes d’identité et ne savez
pas ce que vous souhaitez pour l’avenir.


● Parfois, vous avez l’impression d’être un lointain spectateur de votre propre vie.
Cependant, vous avez au fond de vous la peur d’être en train de gâcher cette vie.


● Vous n’aimez pas perdre le contrôle, particulièrement dans les relations. Malgré
l’alexithymie, vous ressentez tout de même un besoin d’amitié et d’entente, mais
vous évitez les relations trop étroites.


Il est important de comprendre qu’être sujet à l’alexithymie ne signifie pas être
complètement apathique. Vous êtes toujours capable de ressentir des choses à l’intérieur de
vous, mais vous aurez du mal à vous sentir connecté à ces sentiments ou ne serez pas en
mesure de les exprimer aux autres personnes.


Le diagnostic de l’alexithymie


L’alexithymie n’est pas considérée comme un trouble mental en soi. Cette affection a été
introduite pour la première fois en psychiatrie en 1976 par Peter E. Sifneos, psychiatre et
professeur à la Harvard Medical School. Pourtant, aujourd’hui encore, il y a un manque
d’informations sur les causes sous-jacentes et sur les thérapies recommandées.
Divers procédés psychométriques ont été développés pour identifier l’alexithymie; comme le
Toronto Alexithymia Scale 20 (TAS-20, Bagby, Parker et Taylor, 1994). Selon le résultat de
votre évaluation initiale, une IRM peut être suggérée pour évaluer tout dommage du cortex
insulaire dans le cerveau.


Certains facteurs sociodémographiques sont plus susceptibles que d’autres d’exposer des
personnes à l’alexithymie. On estime que 13% de la population en souffre, et la prévalence
chez les hommes est presque deux fois supérieure à celle des femmes (respectivement
17% contre 10%).


L’alexithymie peut se produire à deux niveaux – en tant que trait “primaire” et en tant qu’état
“secondaire”. L’alexithymie primaire implique que l’individu est né avec une anomalie
génétique qui entrave la capacité à ressentir et à exprimer les émotions, et qui empêche de
faire preuve d’empathie. Elle est également liée à des lésions cérébrales, en particulier au
niveau du cortex insulaire antérieur (partie responsable des réponses sensorielles, motrices
et viscérales notamment au niveau du visage, de la langue et des membres supérieurs).
Cette anomalie cérébrale peut être une maladie congénitale ou le résultat d’une blessure
survenue plus tard dans la vie.


Dans la littérature connexe, l’alexithymie “secondaire” est définie comme une alexithymie
induite par une réaction à une maladie physique (Freyberger, 1977) ou à un autre
changement de vie majeur ou exceptionnel.


La recherche sur le sujet a démontré qu’il existe des liens entre l’alexithymie et d’autres
troubles, notamment :


● La toxicomanie
● Le syndrome de stress post-traumatique (SSPT)
● Les troubles psychosomatiques
● Les troubles anxieux
● La dépression
● Les troubles alimentaires
● Les troubles de la personnalité
● Les troubles obsessionnels-compulsifs


Alexithymie et autisme


L’incapacité d’une personne alexithymique à identifier les sentiments forts des autres
personnes (comme la confusion ou le danger) ainsi que son manque d’expression émotive
fait que l’alexithymie est souvent interprétée, à tort, comme de l’autisme.
Malgré le fait que les individus atteints de troubles du spectre autistique soient beaucoup
plus susceptibles de présenter des traits d’alexithymie, les recherches sur la corrélation
entre les deux conditions ne sont pas concluantes. Le consensus existant semble être que
l’alexithymie survient souvent avec l’autisme mais n’est pas causée par l’autisme (ou
vice-versa).


Alexithymie et dépression


Une personne atteinte d’alexithymie est également deux fois plus susceptible de souffrir de
dépression. Par ailleurs, des études ont montré que les symptômes de l’alexithymie
diminuent en même temps que les symptômes de la dépression. Il n’est pas clair si
l’alexithymie est une cause ou une conséquence de la dépression.


Alexithymie et traumatisme


Les personnes qui souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) ont plus de
risques de développer une alexithymie. Une étude sur des vétérans de la guerre du Vietnam
souffrant de troubles de stress post-traumatique a révélé que 41% d’entre eux étaient
alexithymiques. Une enquête similaire auprès des survivants de l’Holocauste a montré que
ceux souffrant d’un SSPT avaient des scores significativement plus élevés lors du test
d’alexithymie que ceux sans SSPT.


Alexithymie et maladies neurologiques
L
es patients atteints de maladies et d’affections neurologiques telles que les lésions
cérébrales traumatiques, les accidents vasculaires cérébraux, la dystonie, la maladie de
Huntington, la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson et l’épilepsie sont plus
susceptibles de présenter une alexithymie
Alexithymie et traumatisme émotionnel de l’enfance
Il est plus que probable que l’alexithymie soit une conséquence d’une perturbation du
développement émotionnel lors de l’enfance. Si vos parents souffraient de maladies
mentales, étaient émotionnellement immatures ou froids, ils n’ont peut-être pas réussi à
vous fournir le modèle ni l’ajustement dont vous aviez besoin. S’ils avaient une expressivité
émotionnelle limitée, ils vous ont également empêché d’exprimer vos propres émotions.
Certains d’entre nous sont nés plus sensibles ou plus émotifs que d’autres. Si les membres
de votre famille sont constitués différemment, ils ont alors pu vous désigner comme
quelqu’un de “trop sensible” ou de “trop dramatique”. Ainsi, le message que vous recevez
dès votre plus jeune âge est que toute expression sincère de vos sentiments dérange les
adultes. Si vous deviez exprimer des choses comme de la colère ou de la douleur, votre
famille pourrait menacer de vous rejeter, de vous abandonner ou de vous punir. Parfois,
même votre exubérance naturelle était alors réprimée et personne n’a jamais partagé votre
joie ou votre excitation.
En grandissant dans un tel environnement, vos sentiments ne sont jamais approuvés ni
tolérés. Il est alors tout à fait naturel d’avoir appris à les enfouir ou à les renier.
Soigner l’alexithymie
L’accompagnement thérapeutique de l’alexithymie doit être adapté à chacun. Les approches
traditionnelles, telles que la psychanalyse dans laquelle le thérapeute présente un « écran
blanc » émotionnel, ne représentent pas forcément la meilleure décision (Lesser, 1981 ;
Sifneos, 1975 ; Taylor, 1984). Par ailleurs, étant donné que l’alexithymie est souvent
associée à d’autres troubles mentaux, le traitement de ces derniers peut également aider à
réduire l’alexithymie.
La première étape vers la guérison est de guider la personne afin qu’elle puisse identifier et
exprimer ses sentiments. Parallèlement au travail sur le renforcement de la littératie
émotionnelle, la thérapie comportementale dialectique (TCD) peut aider à développer la
conscience de soi ainsi que des compétences de régulation émotionnelle. Un traitement
basé sur la mentalisation, qui vise à établir un lien entre les pensées et les émotions, peut
également être utile. Vous pouvez aussi développer votre capacité d’introspection en tenant
un journal intime, en vous inscrivant à des cours d’arts expressifs (tels que le théâtre, la
danse, la musique ou la thérapie par le mouvement), en écoutant de la musique
émotionnelle et même en lisant des romans (en particulier ceux décrivant un récit
personnel).
Un autre moyen de guérison efficace est le fait d’établir une relation de confiance avec un
thérapeute. Cela est particulièrement vrai si votre alexithymie est le résultat d’un
traumatisme de la petite enfance ou d’un mauvais ajustement émotionnel causé par vos
parents. Dans le meilleur des cas, votre thérapeute vous aidera à créer un contexte dans
lequel vous vous sentirez suffisamment en sécurité pour travailler sur les sentiments enfouis
au plus profond de vous. Cela peut prendre un certain temps, mais si la relation de
confiance est bien établie, ces sentiments dissimulés feront progressivement surface. Au
cours de ce processus, un thérapeute qualifié vous guidera en douceur et vous permettra de
mettre des mots sur ce que vous n’avez jamais réussi à exprimer. Ce n’est pas une
procédure qui peut être accélérée arbitrairement, il est important d’attendre que vous soyez
prêt: votre thérapeute doit comprendre vos limites et être patient avec les blocages auxquels
vous faites face sans vous en tenir rigueur.
Il est important que votre thérapeute comprenne non seulement ce que cela signifie
d’exprimer ses émotions, mais aussi ce à quoi doit ressembler une véritable relation. Dans
une relation saine, les émotions ne sont pas unidimensionnelles. Bien sûr, la joie, la
gentillesse et l’affection y sont des aspects essentiels, mais les sentiments tels que la
déception, la colère et la frustration doivent également être autorisés. Si votre thérapeute ne
possède pas la capacité émotionnelle adéquate, il peut inconsciemment vous réprimander
pour avoir exprimé ces sentiments “négatifs”, reproduisant ainsi de manière dysfonctionnelle
ce que vos parents vous ont infligé.
D’un autre côté, si vous pouvez trouver un thérapeute attentionné et émotionnellement
mature, à l’aise avec l’incertitude et capable de résister aux tempêtes émotionnelles que
vous engendrez, la confiance que vous avez vis-à-vis des autres et de vous-même pourra
alors être changée à jamais. Cette assurance nouvellement acquise peut ensuite s’appliquer
à d’autres aspects de votre vie, vous aidant ainsi à construire des relations, à aimer et être
aimé, et à vous sentir pleinement vivant.
L’alexithymie n’est pas un trouble insurmontable. Cela peut surprendre, mais dans la plupart
des cas, une personne sujette à l’alexithymie est en réalité au fond d’elle quelqu’un
d’extrêmement sensible et empathique. Si vous vous en donnez les moyens et faites preuve
de suffisamment de courage pour reprendre le contrôle de votre sensibilité émotionnelle,
vous réaliserez que votre véritable vie est à portée de main.

Traduction de courtoisie par François Kubla depuis Psychology Today

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