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5 livres de témoignages masculins sur les violences sexuelles

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Un sourd fracas qui fuit à petits pas – Jean-Paul Roger

Dénoncer le père, mais ma mère? Là, elles ne disent rien sinon qu’avec le procès «votre mère sera obligée de témoigner». Encore attendre qu’elle m’aide, qu’elle témoigne en ma faveur, qu’elle choisisse le restant de sa progéniture, le débauché des vains espoirs, au lieu de son Gérard. Ça fait vingt-huit ans qu’elle prend pour lui, qu’elle le torche et lui sert tous ses repas. Le procès arrivera-t-il à effacer ces années domestiques, tout ce conditionnement? La justice se fait prétentieuse et les psychologues sont complices. À moins que ce soit une sorte de vengeance des femmes contre les hommes: «Dénoncez votre père, c’est lui l’agresseur!» Pas si sûr que ça! Vous n’avez jamais entendu ma mère dire et redire: «Celui qui tient la poche est aussi voleur que celui qui commet le vol.»

Lire : Un roman dérangeant sur un sujet qui tue

Je suis debout : L’aîné des enfants d’Outreau sort du silence

Novembre 2005. A la barre des témoins de la cour d’assises de Paris, Chérif Delay, 15 ans, subit les foudres des avocats de la défense. Traité de menteur, tétanisé, il ne peut que chuchoter : “Je sais pas, je sais plus…” Le procès bascule… Le “fiasco” d’Outreau, c’est, pour toute la France, le drame d’adultes accusés par des enfants menteurs, avant d’être acquittés. Invités par les plus hautes instances de l’Etat et sur tous les plateaux de télévision, les acquittés ont raconté leur calvaire et rencontré l’empathie du public. Ce qui leur est arrivé pourrait arriver à n’importe qui… Quant aux enfants violés ? Oubliés, escamotés… Humilié, traumatisé, Chérif Delay est devenu SDF le jour de ses 18 ans. Sa souffrance et sa colère ont fait de lui une menace pour l’ordre public. Il est passé par la case prison avant de se retrouver en Afrique. Chérif Delay, un mythomane ? S’il souffre aujourd’hui, c’est bien de s’être tu : “J’aurais pu sauver mes frères et les autres enfants si j’avais parlé plus tôt, mais j’étais menacé de mort. J’ai été lâche…”. Cet ouvrage ne refait pas le procès et ne conteste pas la chose jugée. Il révèle une seconde vérité judiciaire occultée : douze enfants, dont Chérif, ont été officiellement reconnus victimes de violences sexuelles et de viols. Devenu adulte, Chérif a désormais le droit de parler. Malgré les pressions et les menaces, il témoigne. Un document sans complaisance, qui bouleverse par sa force et sa pudeur. Un livre choc qui nous place devant deux vérités judiciaires difficilement conciliables. Celle des acquittés et celle, inédite à ce jour, de l’aîné des enfants victimes.

Lire : Chérif Delay en collaboration avec Serge Garde

Tous les frères font comme ça – Laurent Boyet

Violé par son frère pendant 3 ans, Laurent Boyet a décidé, 37 ans plus tard, de briser le silence pour libérer la parole des victimes. 

Le voyage fût long pour arriver jusqu’à vous. Un voyage de quarante ans, dans le silence et la honte ; quarante années à me penser plus coupable que victime. 
C’est le temps qu’il m’a fallu pour me pardonner et trouver le courage de vous raconter mon histoire.
Je vous livre mon témoignage qui traite, sans fard, de l’inceste dont j’ai été victime enfant et de la façon dont je me suis débattu pour me construire, survivre. Vivre !
Il est temps que la honte change de camp…

Lire : Laurent Boyet, un cri libérateur contre les viols d’enfants

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Tais-toi et pardonne! – Laurent de Villiers

« Aujourd’hui, je suis seul. Je n’ai plus rien, plus de frères, de sœurs, de père, ni de mère. La justice m’a donné tort mais je sais aussi que je ne dois pas me taire. » Laurent de Villiers 
Deux millions de personnes en France déclarent avoir subi des abus dans le cadre familial. Moins de 30 % osent porter plainte, sans qu’il y ait le plus souvent de poursuites judiciaires. Ce témoignage est emblématique du parcours d’obstacles se dressant devant ceux qui revendiquent leur statut de victime. Dans le cas de Laurent de Villiers, après avoir ordonné en mai 2010 le renvoi aux Assises de son agresseur présumé, la justice s’est ravisée et a prononcé un non-lieu en appel. Il a décidé de se pourvoir en cassation.

Lire : Le fils mots dits

Mourir pour Renaitre a la Vie Sur le Chemin des Odeurs Oubliees – Edouard Bisson

Il était l’exemple parfait du succès : vie professionnelle, affective, familiale, il fonçait tête baissée dans la réussite. Puis un jour la machine s’enraie et craque. Tout s’arrête; c’est la dépression. Il en sort de peine et de misère, car il ne comprend pas bien ce qui lui est arrivé. Il retombe encore plus bas, quelques mois plus tard. Nouvelle dépression, très profonde cette fois. C’est le cirage total. C’est en suivant, pour se libérer, le chemin des odeurs oubliées de son enfance qu’il arrive enfin à retrouver profondément engrammée dans son psychisme «la cause profonde de cet épouvantable blocage qui l’avait mené tête première dans la dépression».

Inceste fraternel

Frères Et Sœurs. Incestes Sous Silence

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inceste fraternel

de Dominique Thiéry

L’inceste commis entre les membres d’une même fratrie est non seulement un sujet tabou dans la société, mais également voué à rester caché dans le secret des familles. Assimilé le plus souvent à des jeux sexuels sans conséquence, voire à une découverte de la sexualité, le traumatisme subi par l’enfant est nié ou sous estimé par le cercle familial. Pourtant, en gommant l’interdit de l’inceste, ces actes sexuels transgressifs, consentis ou contraints, ont des conséquences traumatiques comparables aux abus sexuels commis par un père, une mère, un grand-père ou un oncle.

Mais en quoi l’inceste dans les fratries est-il spécifique ? Comment prendre en compte, prendre en charge et adopter les mesures nécessaires face aux abus sexuels commis entre frères et sœurs ou entre frères ? À travers l’expérience de juristes, psychothérapeutes, médecins, travailleurs sociaux, sociologues, anthropologues et les témoignages de victimes, les notions de fratrie(s) et d’interdit(s) dans un schéma familial en pleine évolution sont questionnés.

Préface de Patrick Ayoun, pédopsychiatre et psychanalyste, médecin responsable à l’Unité de traitement ambulatoire pour adolescents de l’hôpital Charles-Perrens de Bordeaux.

Postface d’Adeline Gouttenoire, professeure à l’Université Montesquieu Bordeaux 4, agrégée de droit privé et en sciences criminelles, directrice de l’Institut des mineurs de Bordeaux.

Cet ouvrage réalisé en collaboration avec l’Association Docteurs Bru et Pierre-Etienne Gruas, son directeur général, révèle ce que les professionnels et les experts de la protection de l’enfance ont compris du traitement et de l’accompagnement des situations d’incestes fraternels, tant sur le plan médico-psychologique que juridique, éducatif ou social.

Annick Batteur, professeure de droit civil, Agnès Cerf-Hollender, maître de conférences de droit privé, Laurent Gebler, Président de Tribunal des enfants, Rosa Jaitin, psychanalyste, Philippe Lafaye, avocat, Samuel Lemitre, docteur en psychologie, Gérard Neyrand, sociologue, Laure Razon, psychologue, Marie Romero, docteure en sciences sociales, Karine Colomer et Françoise Landreau, éducatrices spécialisées, apportent leurs connaissances, leurs expériences et leurs réflexions sur ce sujet qui interroge la société tout entière et pour lequel il reste tant à faire pour prendre en charge et accompagner les victimes, mais aussi les agresseurs.

Les témoignages rares d’inceste fraternel, celui de Natacha, fleuriste, et celui de Laurent, policier, rappellent avec force qu’il peut se commettre dans toutes les familles et dans toutes les fratries et qu’il faut briser ce silence assourdissant.

Journaliste et documentariste, DOMINIQUE THIÉRY a réalisé pour Le Magazine de la santé sur France 5 une douzaine de séries documentaires In Vivo (Anomalies sexuelles, inceste, autisme…) et 2 films sur le sida VIHSAGES et La Maison de vies. Il a été rédacteur en chef de la revue sur le VIH Remaides.

206 pages
ISBN : 9782356875853
Prix de vente public : 16.00€

Source : Editions Le Bord de l’eau

inceste

« Pas dans notre famille ! »

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CAIRN info

Rôle et singularité d’une équipe SOS enfants dans la prise en charge d’un inceste fraternel

Sophie Lachaussée et Sophie Fettweis

Introduction

1Un jour de printemps, Monsieur et Madame X arrivent au service des urgences de la clinique avec leurs trois enfants Jérôme, Arnaud et Juliette respectivement âgés de 15, 13 et 8 ans. Ils viennent de découvrir que leurs deux fils ont à nouveau abusé sexuellement de leur petite sœur. « Ca ne peut pas arriver dans notre famille ! » répètent-ils. Ils sont horrifiés et demandent de l’aide : « C’est hors de notre ressort », dit le papa. Par ailleurs, la famille est déjà fortement fragilisée. Le couple est dans la tempête de la séparation depuis quelques mois. Entendus et orientés vers notre équipe par le pédiatre de garde, nous les recevons dans les jours qui suivent.

Lors de ce premier entretien de permanence

2Monsieur et Madame X, très émus, nous apprennent qu’à l’automne dernier, Arnaud et Juliette ont déjà eu « des jeux sexuels entre eux ». Une voisine proche de la famille, âgée de 16 ans, les a surpris et en a parlé à leur maman. Juliette a alors confié qu’Arnaud avait plusieurs fois voulu « jouer à faire l’amour »avec elle. Les deux parents, choqués, ont sévèrement réprimandé Arnaud et l’ont privé de sortie et d’ordinateur. Dans la colère, son père l’a giflé et lui a dit : « je vais te couper la zigounette ». Après-coup, il a pris du temps pour le questionner, tentant de comprendre comment cela était arrivé. Ils ont fait part du problème à leur médecin traitant qui a tenté de les rassurer et leur a demandé d’être vigilants. Quelques mois plus tard, Juliette a confié à sa maman que Jérôme avait également eu des jeux sexuels avec elle. Madame X n’en a rien dit au père pour protéger Jérôme de la colère paternelle mais, prise elle-même de rage, l’a roué de coups en hurlant : « c’est du viol, de la pédophilie ! Je ne veux pas être la mère de deux pédophiles ! ». Elle n’a cependant rien mis en place pour aider Juliette et ses frères à ce moment-là.

3Monsieur et Madame X nous parlent de leur séparation décidée il y a peu de temps. Après dix ans de tensions dans le couple et une année de conflits incessants, la vie commune n’était plus possible. Cette décision est très douloureuse pour chacun d’entre eux tant l’idée de construire une famille a été fondatrice de leur couple et tant ils sont attachés à leurs enfants.

4Dans l’attente des règlements d’ordre financier, les enfants restent dans la maison familiale et les parents y vivent alternativement une semaine sur deux. Les questions d’argent suscitent beaucoup de tensions entre eux mais ils parviennent à mettre cela de côté pour parler de leurs enfants.

5Ils nous disent leur souci de parents que leurs enfants soient soignés. Ils se sentent dépassés par ce qui leur arrive et nous donnent tout pouvoir pour décider ce qui est bon pour les enfants. Ils font le même message à leurs enfants. Cet aveu d’impuissance assorti d’une demande d’aide n’est pas, à nos yeux, le reflet d’une démission de leurs fonctions parentales mais plutôt une manière de reconnaître leur responsabilité de parents ainsi que leurs limites.

6Ils reconnaissent que cette période de conflit les a rendus moins disponibles pour leurs enfants. Arnaud, particulièrement, s’occupait beaucoup de sa petite sœur dans les moments de repas, bain et mise au lit. Madame X s’en veut de lui avoir donné trop de responsabilités pour son âge. Elle ajoute que Juliette et Arnaud sont très proches, complices. Elle confie, avec gêne, être inquiète car elle a l’impression que « Juliette y a pris goût ».

7Le motif de leur séparation est une infidélité de Monsieur avec une amie de sa femme. Nous apprendrons ultérieurement par Monsieur que son épouse lui avait été infidèle dix ans auparavant. Malgré leur amour et leur désir commun de continuer à vivre ensemble, malgré la naissance de Juliette, que l’on peut voir comme « l’enfant-tentative de réconciliation du couple », il n’a jamais pu pardonner à sa femme. Madame X, quant à elle, nous dira combien la double trahison de son mari et de son amie lui est insupportable.

En équipe

8Nous décidons d’offrir un espace de parole individuel aux trois enfants. De son côté, la maman est reçue par l’assistante sociale présente lors de l’entretien de permanence. Le papa, lui, ne souhaite pas d’espace de parole individuel mais se mobilise pour conduire ses enfants et participe à quelques entretiens avec ceux-ci.

9Madame X explique que son mari, militaire de carrière, est très sévère avec les enfants et particulièrement avec Arnaud qui accepte mal l’autorité. Il peut humilier ou terroriser son fils s’il n’obéit pas. Bien qu’elle reconnaisse son investissement dans son rôle de père, elle est choquée par ses méthodes éducatives et n’ose pas s’interposer. Le plus souvent, elle reprend avec Arnaud les propos humiliants de son père en le rassurant sur le fait qu’il ne pense pas ce qu’il dit.

10Elle se livre difficilement sur sa propre histoire. En rupture de contact avec ses parents, elle a tissé des liens avec un couple plus âgé qu’elle considère comme ses « parents de cœur ».

11Juliette parle assez facilement mais avec pudeur de ce qui s’est passé lorsqu’ils ont, dit-elle, « fait l’amour ». Les faits sont graves puisque l’on parle de fellations, d’attouchements et de tentatives de pénétration tant de la part d’Arnaud que de Jérôme, à noter que cela s’est produit de façon isolée avec Jérôme et à plusieurs reprises avec Arnaud. Il semble que ce soit la réaction de ses parents au moment de la dernière révélation qui lui ait fait prendre conscience de la gravité des faits : « C’est grave, Papa et Maman ont failli les envoyer à la police ! ».

12Arnaud a menacé de la frapper si elle parlait mais la menace n’était probablement pas nécessaire pour assurer son silence. Les parents étaient tellement pris par leurs propres conflits, notamment autour de relations sexuelles extra-conjugales, qu’ils étaient sans doute peu disposés à recevoir les confidences de leur fille. En outre, le lien fort à l’égard d’Arnaud et la culpabilité chez elle d’avoir pris part à ces activités créaient aussi les conditions de son silence.

13La proximité affective et relationnelle entre frère et sœur semble avoir justement favorisé un premier passage à l’acte de la part d’Arnaud. Dans un second temps, Juliette, éveillée à une sexualité adolescente, aurait cherché une proximité plus grande avec son autre frère Jérôme, ce qui a conduit au dérapage de ce dernier. On peut se demander si l’attitude active de Juliette dans ce second temps n’a pas été une tentative de surmonter le traumatisme (de la confrontation avec la sexualité adolescente), de métaboliser quelque chose de l’expérience vécue, tout autant que de faire savoir ce qui lui arrivait.

14Juliette a le sentiment qu’Arnaud s’est excusé sous la contrainte des parents mais pas « pour du vrai », ce qui lui est pénible. Jérôme lui est apparu plus sincère ou peut-être est-elle plus attentive aux mots d’Arnaud dont elle est beaucoup plus proche.

15Notre travail durant les entretiens avec elle porte longuement sur le « pourquoi ils ont fait ça ? ». Juliette questionne ses frères avec beaucoup d’aplomb à ce sujet mais n’obtient que peu de réponses. « Ils ont regardé des films de sexe sur Internet et ils ont eu envie de faire pareil » dit-elle ; mais cette explication ne la satisfait pas totalement. Quelque chose d’énigmatique reste…

16Les entretiens sont aussi marqués par la souffrance liée au sentiment d’avoir perdu ses frères. Les parents mettent des limites strictes aux contacts entre les enfants. Il n’est donc plus question de se faire des câlins comme avant et cela lui manque beaucoup. Juliette semblait avoir trouvé auprès d’Arnaud l’attention et l’affection qu’elle ne recevait pas de ses parents trop occupés par leurs problèmes d’adultes. Elle exprime aussi la souffrance liée à la séparation parentale et, notamment, au fait de ne plus être à temps plein avec sa maman dont elle se sent plus proche.

17Arnaud est un pré-adolescent tant sur le plan physique que psychique. Il donne une première impression de confiance en lui et de joie de vivre avec son regard vif et joyeux. Par contre, dès que les faits sont abordés, il rougit, baisse les yeux et se met à pleurer. Il ne parvient pas à en parler. Plusieurs séances sont nécessaires pour qu’il puisse en dire quelque chose. Il a conscience que « c’est mal » et ne sait pas comment l’idée lui est venue. Son frère l’a obligé, dit-il, à regarder des séquences pornographiques sur son GSM, ce qui a suscité chez lui un certain effroi mais aussi l’« envie de le faire ». Il y pensait beaucoup et souvent. C’est lui qui sollicitait sa sœur qu’il menaçait pour qu’elle se taise ; « si tu le dis, je dirai que tu as fait telle bêtise » ou négociait son accord ; « on joue à ce que je veux puis à ce que tu veux ». Arnaud ne savait pas que son frère avait également fait de telles choses. Il dit s’en vouloir beaucoup et s’être excusé auprès de sa sœur. Il reconnaît avoir encore parfois envie de recommencer mais qu’il « se retient ». Il parle avec beaucoup d’affection de sa petite sœur qui lui manque même s’il comprend la distance mise entre eux par ses parents.

18Il évoque la souffrance de la séparation de ses parents, la peur qu’ils avaient tous quand les disputes du couple éclataient : « Ils se traitaient ; maman cassait des choses. On pleurait tous les trois ». Il décrit combien ils sont tous pris dans le conflit conjugal. Il se dit plus proche de son papa que de sa maman : « Maman, elle s’énerve tout le temps ». Il admire son père qu’il voit comme un « surhomme » dont il a toujours eu très peur. Blessé par certaines de ses paroles : « t’es qu’une grosse merde… », Arnaud tente de se rassurer en se disant qu’il ne pense pas ce qu’il dit. Des entretiens père-fils au cours desquels Monsieur X pourra mettre en question ses méthodes éducatives et reconnaître sa difficulté à être à l’écoute de ses enfants seront bénéfiques pour tous.

19Jérôme est un adolescent réservé et timide qui passe beaucoup de temps dans sa chambre à surfer sur le Net ou à des jeux vidéo. A l’école, il a du mal à se faire des amis et n’ose pas encore aborder les filles qui l’intimident. Il ne connaissait pas grand-chose de la sexualité quand d’autres élèves lui ont montré des vidéos pornographiques sur leur GSM ; vidéos qui l’ont autant choqué qu’attiré. Il dit y penser beaucoup et ne pas avoir compris toutes les images qu’il a vues. L’excitation suscitée par la vision des images l’a poussé à poursuivre ses recherches sur Internet en y associant son frère. Cela étant, il fallait encore que la barrière de l’interdit tombe pour passer à l’acte, ce qui a été favorisé par la proximité physique entre enfants et l’attitude érotisée de Juliette. Jérôme peut en effet dire avec gêne : « quand on jouait, elle m’a touché le zizi ». Il a honte et s’inquiète beaucoup des séquelles pour elle. Il voudrait que ce ne soit pas arrivé et aimerait réparer le mal qu’il a fait.

20Il éprouve une grande admiration pour son papa qui, à ses yeux, « a toujours préféré Arnaud ». Lors des entretiens père-fils, Jérôme boit littéralement les paroles de son père, à l’affût d’un regard positif sur lui-même.

21Lors des conflits violents entre leurs parents, Jérôme endosse le rôle du pitre qui amuse ses frère et sœur pour ne pas entendre ce qui se passe : « on se mettait tous les trois sous la couette et je faisais le sot pour les faire rire ».

22Après plusieurs semaines d’entretiens individuels, nous échangeons en équipe quant à la poursuite de la prise en charge. Nous pointons la mobilisation active des deux parents et de chacun des enfants, la reconnaissance des faits et de leur gravité par tous, les mesures à la fois de protection, de sanction et de recherche d’une aide extérieure appropriée prises par les parents. Ils demandent notre aide mais ne souhaitent pas une intervention judiciaire qui ne ferait qu’aggraver leur sentiment de honte que « cela arrive dans leur famille ». En outre, Monsieur X occupe une place où son autorité paternelle est crainte et respectée par ses fils. Sur cette base, nous faisons le choix de poursuivre le travail au sein de notre équipe sans interpeller les autorités judiciaires quant aux délits commis par Arnaud et Jérôme.

23Après ce travail en individuel, il nous semble opportun de rassembler les choses au niveau familial. Nous organisons un entretien de famille avec les parents, les trois enfants ainsi que les quatre intervenants mobilisés dans notre équipe. Le but de cette séance est de leur proposer notre lecture de ce qui est arrivé dans leur famille et de refaire circuler le dialogue là où il semble figé.

24Lors de cette séance, nous proposons à tous notre lecture des choses : les conflits conjugaux ont rendu les parents moins disponibles émotionnellement à leurs enfants ; les enfants se sont rapprochés pour supporter ensemble la peur et le chagrin suscités par les disputes violentes qui opposaient leurs parents ; Arnaud a eu ou on l’a laissé prendre trop de responsabilités dans le maternage et l’éducation de sa petite sœur ; Jérôme et Arnaud ont découvert la sexualité au travers d’images pornographiques et non via une éducation sexuelle adaptée à leur niveau de maturité. C’est dans ce contexte qu’Arnaud puis Jérôme ont abusé sexuellement de leur petite sœur qui a été éveillée trop tôt à une sexualité génitale.

25Nous leur disons que la première responsabilité est celle des parents qui n’ont pas pu voir ce qui se passait ni empêcher que cela arrive. La responsabilité est à Jérôme et Arnaud qui savaient l’interdit de l’inceste et n’ont pu résister à leurs pulsions sexuelles. La responsabilité est aussi à la société qui laisse accessible à des enfants des vidéos à caractère pornographique, images traumatisantes pour un enfant ou un adolescent qui ne sait encore rien de la sexualité adulte. Lors de cette séance, chacun reconnaît sa part de responsabilité. Juliette et sa maman expriment plus particulièrement leur ressenti.

26Les parents nous expliquent qu’ils ont décidé, en accord et dans l’intérêt des enfants, de répartir l’hébergement comme suit : Arnaud et Jérôme vivent chez leur père et vont un week-end sur deux chez leur mère. Juliette vit une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. Madame X exprime son sentiment de ne pas exister aux yeux de ses fils qui ne l’appellent jamais et viennent si peu la voir. A la fin de la séance, tous paraissent assez sereins. Monsieur et Madame X nous quittent en nous remerciant chaleureusement.

27Cet entretien de famille, bénéfique pour tous, nous montre que chacun des parents se charge de l’éducation des enfants du même sexe que lui. Nous faisons l’hypothèse que s’occuper d’un enfant de l’autre sexe les met en difficulté, probablement pour des raisons liées à leur histoire de vie.

28Chacune des thérapeutes poursuit les entretiens individuels avec son patient pendant quelques semaines pour l’un et quelques mois pour les autres selon les besoins de chacun.

29Deux mois après la clôture des entretiens pour Juliette, la maman nous rappelle bouleversée : l’homme qu’elle considérait comme son père « de cœur » vient d’abuser de Juliette (bisou sur la bouche et caresses de la zone intime au-dessus des vêtements). Le travail fait jusque-là par notre équipe n’a malheureusement pas permis d’éviter une nouvelle répétition de l’expérience traumatique chez cette fillette à la fois érotisée et fragilisée par les abus de ses grands frères. Avons-nous trop tôt accepté de mettre un terme aux entretiens comme elle le demandait ? A-t-elle voulu protéger ses parents en réclamant le retour à une vie normale et le désir de « ne plus parler de tout cela » ? A-t-elle cherché à vérifier les capacités de protection de sa mère ?

30Cette dernière hypothèse nous paraît intéressante. En effet, Juliette en a directement parlé à sa mère qui a tout de suite réagi adéquatement. Cet événement est pour cette maman l’occasion de mettre en œuvre ses capacités de protection vis-à-vis de sa fille. C’est aussi l’occasion de reprendre des entretiens, notamment mère-fille, où Juliette questionne beaucoup le rôle d’une maman et conclut : « si je comprends bien, une maman, ça protège ».

31Dans le décours du travail avec la famille, nous avons pensé que la maman a pu être abusée dans l’enfance sans être protégée mais elle n’en a jamais rien dit. Cela donnerait du sens à son aveuglement face aux passages à l’acte de ses enfants. Nous savons par ailleurs par la maman que son ex-mari a eu une enfance difficile, qu’il a été placé étant enfant. Ce n’est sans doute pas anodin que ce qui fait symptôme chez ces deux adolescents soit du côté de la transgression et du sexuel. Que cache cette rigidité éducative ? Qu’ont-ils entendu des conflits autour de la vie sexuelle de leurs parents ? Élucubrations de « psy » qui seront peut-être un jour confirmées…

32A l’entrée de cet hiver, lors de la rédaction de cet article, Monsieur X nous contacte à la demande d’Arnaud qui souhaite revenir parler. Un lien de confiance avec notre équipe s’est construit. L’élaboration psychique, la mise en mots d’événements traumatiques, peut prendre du temps et nous amène à rester disponibles dans l’après-coup.

33La révélation de Juliette a permis à cette famille de se mettre au travail et à notre équipe de repenser la délicate prise en charge de l’inceste fraternel, avec le risque d’adopter un fonctionnement incestueux en miroir avec le fonctionnement familial.

34Cette vignette clinique témoigne de la nécessité d’un travail en équipe, jonglant entre la problématique de l’abus sexuel et la dynamique familiale, des espaces individuels et familiaux, le temps de l’urgence et de l’élaboration, le temps de l’action et de la réflexion en équipe.

35Nous tenons à remercier la famille X de la confiance qu’ils nous ont accordée et de ce qu’ils nous ont appris. Nous tenons aussi à remercier nos collègues pour la prise en charge et la réflexion commune autour de cette situation.

Notes
  • [1]Cette vignette, inspirée d’une situation réelle, a été modifiée sur différents points afin de garantir le respect de l’anonymat des personnes citées.
  • [2]Clinique de l’Espérance – Rue Saint-Nicolas 447 – 4420 Montegnée.

Sources : Cairn.info