La vie d’un survivant de l’inceste, selon 3 victimes

Imaginez que vous êtes coincé dans un cycle d’abus et de traumatismes, avec apparemment aucun moyen de vous libérer de ce que vous traversiez. Ensuite, imaginez que lorsque vous demandez de l’aide, vous faites face à la stigmatisation et au dégoût entourant le cauchemar dans lequel vous êtes coincés.

C’est souvent ce que ressentent les survivants de l’inceste. La cible de la colère des membres de la famille qui veulent que vous restiez silencieux, ou les soi-disant « alliés » qui font nonchalamment des blagues sur l’inceste sur Internet, font qu’il est dur de naviguer dans ce monde en tant que survivant. Le mouvement #MeToo a fourni aux personnes marginalisées une plate-forme pour parler des agressions sexuelles, mais certaines survivantes ont le sentiment que la dénonciation du silence autour de l’inceste n’a pas réussi à les inclure, ni leurs expériences, ni la discrimination unique à laquelle elles sont confrontées.

Bien que l’inceste soit systématiquement négligé dans la prévention et la sensibilisation aux agressions sexuelles, il est répandu aux États-Unis et dans le monde. Le Réseau national de viol, d’abus et d’inceste (RAINN) estime qu’au moins 34% des auteurs d’agressions sexuelles sur enfants sont un membre de la famille de la victime. Alors que les pères seraient les auteurs les plus fréquents d’inceste, selon une étude publiée en 2014, tous les membres de la famille, y compris les frères et sœurs, les mères, les cousins, les oncles, les tantes et les autres parents proches, peuvent en être les auteurs, tout comme les personnes de tout sexe, peuvent en être les victimes.

L’inceste est une forme de violence sexuelle insidieuse. La plupart des enfants font naturellement confiance aux membres de leur famille proche, et lorsque l’inceste se produit, cela peut être profondément choquant, déroutant et honteux pour les victimes.

J’avais huit ans [quand mon père a commencé]. Comme pour beaucoup de petites filles, mon père était mon idole. Rien n’était plus grand que lui. Il était mon meilleur ami. Il était quelqu’un en qui j’avais confiance et que j’aimais » raconte Julia, une survivante de l’inceste. « C’est naturel de penser : Oh mon Dieu, est-ce que j’ai provoqué ça?, quand une personne se sert de son autorité pour abuser – vous n’avez pas votre mot à dire sur ce qui se passe. »

De plus, les victimes sont souvent réduites au silence par les personnes sur lesquelles elles devraient pouvoir compter le plus – les autres membres de la famille.

Anne affirme avoir été agressée à plusieurs reprises. Elle s’est confiée :  »Je n’ai parlé de cet abus à ma mère que des années plus tard, et elle m’a reproché de m’être mise dans cette situation. Et elle est toujours en contact avec mon cousin qui m’a agressé, malgré le fait que je lui dise à quel point ça me fait mal. Pour Anne, les mauvais traitements ont commencé après son immigration des Caraïbes aux États-Unis pour vivre avec son père et sa belle-mère, à l’âge de 16 ans. « Les abus sexuels ont cessé lorsque j’ai commencé ma première année d’université. Les abus émotionnels et physiques ont continué », dit-elle. « Le processus de guérison n’a pas été un parcours facile. » Quand elle a parlé de cet abus à sa famille, ils l’ont dissuadée de le signaler. « Ils avaient tous peur de lui. Il a passé sa vie à terroriser tout les gens qu’il a rencontré », a-t-elle confié. « En en parlant, vous détruisez le passé qu’ils se sont fourvoyé à croire. »

Dr. Patti Feuereisen, psychologue et auteure de  »Invisible Girls » explique qu’il peut être impossible pour les survivants de l’inceste de s’éloigner de leurs agresseurs. La majorité des enfants dépendent des membres de leur famille pour obtenir des conseils , ainsi qu’un soutien financier et émotionnel. Bien que toutes les formes d’agressions sexuelles soient terribles et méritent d’être condamnées, les victimes d’inceste ont rarement un lieu sûr où s’échapper et sont particulièrement vulnérables lorsqu’elles sont chez elles.

Les abus sexuels dans l’enfance peuvent avoir des conséquences dévastatrices pour la santé mentale et physique des survivants. En 2007, des pédopsychiatres ont déclaré que le trouble de stress post-traumatique ne couvrait pas entièrement l’étendue des symptômes observés chez les jeunes patients victimes d’un traumatisme. Selon l’American Psychological Association, ils ont proposé d’ajouter « trouble de développement traumatique » au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux afin de reconnaître « l’exposition à de multiples traumatismes chroniques » à un jeune âge.

Les experts s’interrogent encore sur l’ajout des troubles traumatiques du développement au manuel psychiatrique , mais il est impossible d’ignorer les conséquences d’un traumatisme subit à un jeune âge. Julia dit qu’elle a eu des idées suicidaires à 12 ans. « Je ne pouvais demander de l’aide à personne, comment j’aurais pu? » dit-elle. « Je pensais : je vais mourir demain. » C’est uniquement parce que son père a commencé à la laisser tranquille qu’elle n’a pas tenté de se suicider.

Comme le démontrent les recherches, les victimes d’inceste peuvent avoir recours à l’auto-mutilation, à des troubles de l’alimentation, à la toxicomanie et à d’autres comportements auto-destructeurs pour faire face à leur traumatisme – jusqu’à ce qu’elles trouvent un lieu sûr et accueillant, à l’abri des abus, et qu’elle puissent s’informer sur la prise en charge des traumatismes . D’autres troubles graves, tels que le trouble de la personnalité, la dépression et la dysmorphie corporelle sont également en forte corrélation avec les abus sexuels durant l’enfance.

En outre, le Dr Feuereisen explique qu’il n’est pas rare que des enfants survivants développent une hypersexualité en réponse à la maltraitance, alors que d’autres peuvent éprouver une aversion totale pour le sexe et la sexualité. Cependant, elle dit que « les deux sont réactives – en réponse au traumatisme- mais pas pour toujours ».

Étant donné l’impact traumatique de l’inceste sur les victimes, la société et les familles, il n’est pas suffisamment pris en compte dans nos sociétés – et ce en dépit de la volonté de responsabiliser les victimes d’agressions sexuelles avec la campagne #MeToo et Time’s Up. L’auteur Mia Fontaine a donné une explication à ce sujet dans un article de 2013 pour The Atlantic :

Étant donné la prévalence de l’inceste et le fait que la famille est l’unité de base sur laquelle repose la société, imaginez ce qui se passerait si chaque enfant actuellement victime de violence – et chaque adulte victime de violence demeurant silencieux – sortait des sentiers battus, insistait pour que justice soit rendue et appliquée. Le tissu même de la société serait déchiré.

Ce sentiment est toujours d’actualité. L’inceste est un sujet inconfortable dont beaucoup d’entre nous, même ceux qui ont vécu l’inceste, ne souhaitent pas parler. De nombreux survivants de l’inceste peuvent se sentir obligés de ne pas perturber l’équilibre familial, malgré les abus passés ou présents. D’autres survivants peuvent ne pas se souvenir des violences. Pour cela et pour bien d’autres raisons encore, l’inceste reste sous-déclaré.

 » D’après mon expérience, l’inceste, même une fois révélé, demeure une chose à cacher. Il n’y a pas de justice parce que c’est une famille » selon Anne .  »Meme si j’ai parlé de ce qui s’est passé à plusieurs proches, ils insistent toujours pour sauver les apparences et demeurer ami avec mon agresseur. Ils me disent de garder le silence et me tiennent responsable de ce qui s’est passé. On ne peut pas briser les liens. Il me reste la honte et la culpabilité d’être une victime.  »

La voie du rétablissement et du mieux-être peut s’avérer moins difficile pour les survivants lorsque l’on aborde les stigmates et mythes associés à ce type d’abus sexuel, qui ont tendance à être ignorés.

« J’espère que les personnes qui n’ont pas connu l’inceste savent que ce n’est pas parce qu’un proche est membre de la famille que c’est une bonne personne, qu’il s’agisse de l’agresseur lui-même ou des personnes qui continuent à le soutenir. Les agressions sexuelles ne sont jamais acceptables », déclare Anne.  »Les agressions sexuelles peuvent survenir n’importe où, même à la maison, un lieu normalement associé à la protection et à la sécurité, et avec des personnes de confiance. Nous avons tendance à rester assis en silence, dans un climat de peur, de honte et de culpabilité qui ne nous appartiennent pas vraiment », explique Summer. « Nous savons qu’une fois que nous commencerons à rester debout dans notre vérité, nous allons énerver beaucoup de gens. Il est temps que nous, survivants de l’inceste, arrivions à réaliser que ce n’est pas grave de déranger les gens. »

« Il est crucial de parler de ces abus sexuel, et en particulier de l’inceste, lorsque vous êtes jeune, à l’adolescence ou dans la vingtaine », a déclaré le Dr Feuereisen. « Nous devons croire toute personne qui sort de l’ombre. Nous devons comprendre qu’elle ne pouvait pas sortir du silence. » Julia est d’avis que parler d’un traumatisme est la seule façon de le traiter, et elle espère que les enfants victimes de violences se rendront compte qu’ils ne sont pas seuls. « J’ai décidé d’utiliser mon histoire comme moyen de guérir », dit-elle. Julia veut que les survivants sachent qu’ils ne doivent pas se blâmer eux-mêmes. « On a profité de vous », dit-elle. Anne dit qu’elle a également intériorisé beaucoup de discours nuisibles au sujet de son abus. « Soyer prêt à défier votre histoire », dit-elle. « Nous nous sommes racontés tant de c*ies. »

Le message ici n’est pas seulement d’être plus disposés à parler ouvertement de l’inceste dans nos sociétés, mais que les survivants puissent enfin trouver une voie, se sentir en paix et mener une vie épanouissante. La recherche nous montre chaque jour de plus en plus qu’avec l’aide de thérapeutes professionnels, notre cerveau peut en fait être reprogrammé après un traumatisme. Dr. Feuereisen dit qu’une pratique qu’elle utilise souvent avec les survivants est la méthode Remap. Lors de la reconfiguration, similaire à la thérapie d’exposition, le survivant revisite mentalement l’espace ou la situation dans lequel le traumatisme s’est produit pour reconnecter le cerveau afin de faire face aux déclencheurs. « La peur est transformée lorsque vous dépassez votre traumatisme et que vous le visualisez de manière positive. En reprogrammant votre expérience à plusieurs reprises, vous réduisez le traumatisme », explique le Dr Feuereisen.

 »Je veux qu’il soit clair que l’abus sexuel et l’inceste ne constituent en aucun cas une condamnation à mort », a déclaré le Dr Feuereisen. « Vous n’êtes pas un bien endommagé. Vous pouvez aller mieux. « 

L’espoir de guérison des survivants de l’inceste n’est pas un rêve éphémère: de nombreuses preuves soutiennent l’idée que la guérison après un abus sexuel est tout à fait possible, et qu’en parler sans honte est un aspect essentiel du rétablissement. Alors que les discussions portant sur la manière dont notre société peut éliminer les violences sexuelles continuent de prendre de l’ampleur, les survivants de l’inceste méritent de faire entendre leur voix dans la politique, la défense des droits et à travers #MeToo.

Source :  KYLI RODRIGUEZ-CAYRO and AYANA LAGEBustle

Elle l’a bien cherché – Reportage entier

Pour réaliser « Elle l’a bien cherché« , Laetitia Ohnona a suivi pendant sept ans le parcours judiciaire de quatre victimes: le dépôt de plainte, l’examen médico-légal, la confrontation avec le violeur présumé, les visites chez les médecins et psychiatres, la préparation du procès et enfin l’audience.  

Sur les 200 000 victimes de viols (ou de tentatives de viols) dénombrées chaque année en France, seules 16 000 franchissent la porte d’un commissariat. Entre tribunaux saturés et préjugés tenaces, ce documentaire montre le douloureux parcours de quatre victimes de viol pour se faire entendre. Une plongée sans fard dans un processus archaïque.

Souvent rongées par la honte ou la peur de ne pas être prises au sérieux, seules 16 000, sur les 200 000 victimes de viols (ou de tentatives de viols) dénombrées chaque année en France, franchissent la porte d’un commissariat. Elles ne verront pas toutes leur agresseur condamné puisqu’une plainte sur dix seulement aboutit aux assises. Débordés, policiers et magistrats sont contraints de ne garder que les dossiers les plus « solides ». Un témoignage fragile, des circonstances obscures ou une absence de séquelles physiques peuvent conduire au classement sans suite de l’affaire. Victimes de viol, Marie, 20 ans, Manon, 27 ans, Michèle, 56 ans et Muriel, 42 ans, expérimentent ce long combat où, à tout moment, le destin de leur plainte peut basculer.

Suspicion latente
Auditions au commissariat, confrontations, suivi à l’hôpital, entretiens avec l’avocat puis procès : Laetitia Ohnona n’omet rien du parcours du combattant qui incombe aux victimes de viol. Il leur faudra répéter inlassablement leur histoire, maîtriser leurs angoisses, subir les questions intimes des policiers et les examens gynécologiques. Au plus près de quatre femmes à différents stades de la procédure, la réalisatrice questionne aussi les représentations pesant sur elles. « Le jury populaire a souvent de nombreux a priori« , prévient l’avocate de Muriel, violée à la suite d’une soirée arrosée qui a dérapé. L’alcool, une tenue légère ou un flirt renvoient souvent à une suspicion latente de coresponsabilité. Sans pour autant incriminer une institution judiciaire dépourvue de moyens, ce documentaire lève le voile sur les lacunes du processus et interroge notre conscience de juré potentiel.

Laetitia Ohnona / France /2018

Source et vidéo : Arte

La Compagnie Aziadé présente Quelquechose

L’inceste, « fléau de l’ombre’inceste, « fléau de l’ombre », beaucoup plus répandu que ce que l’on croit, est un sujet délicat », beaucoup plus répandu que ce que l’on croit, est un sujet délicat etet grave grave qu’abordequ’aborde avec avec justesse, justesse, légèreté légèreté et et sensibilitésensibilité Capucine MaillardCapucine Maillard dans dans la la piècepièce «« QUELQUEQUELQUE CHOSECHOSE »», , portée portée par par la la jeune jeune Compagnie AziadéCompagnie Aziadé. . Conçue Conçue à à partir partir de de témoignages témoignages réels, réels, la la piècepièce s’empare de la puissance et de la véracité d’un matériau pudique ets’empare de la puissance et de la véracité d’un matériau pudique et met en lumière la noirceur de l’êtremet en lumière la noirceur de l’être humain, mais aussihumain, mais aussi et surtout sa résilience, cette cet surtout sa résilience, cette capacité à reconstruire l’irréparable.apacité à reconstruire l’irréparable.
« Cette pièce est née d’un moment de vie « Cette pièce est née d’un moment de vie incroyable, d’un souffle… A l’origine, laincroyable, d’un souffle… A l’origine, la rencontre improbable avec quatre femmes qui m’ont parlé vrai. J’ai ressenti en tant querencontre improbable avec quatre femmes qui m’ont parlé vrai. J’ai ressenti en tant que femme, en tant que citoyenne, la nécessité de transmettre, de sublimer ce dont j’estimefemme, en tant que citoyenne, la nécessité de transmettre, de sublimer ce dont j’estime avoir eu la chance d’être le témoin : leur beauté, leur humouravoir eu la chance d’être le témoin : leur beauté, leur humour, la cruauté de leur récit,, la cruauté de leur récit, leur poésie, leurs contradictions, leur soif de résoudre. La fabuleuse envie de vivre deleur poésie, leurs contradictions, leur soif de résoudre. La fabuleuse envie de vivre de quatre femmes attachantes, cassées mais lumineuses. » Capucine Maillardquatre femmes attachantes, cassées mais lumineuses. » Capucine Maillard
Nourris Nourris par par une une motivation motivation et et une une énergie énergie conjuguées, conjuguées, Capucine Capucine Maillard Maillard et et ses ses interprètes interprètes montent montent une une première version du spectacle en 2015 et le présentent à Parispremière version du spectacle en 2015 et le présentent à Paris : Théâtre de V: Théâtre de Verre, Espace Jemmapes,erre, Espace Jemmapes, Théâtre de Belleville. En septembre 2016, Théâtre de Belleville. En septembre 2016, «« QUELQUE CHOSEQUELQUE CHOSE »» est choisie par les responsables de est choisie par les responsables de France VictimesFrance Victimes (Fédération Nationale d’Aide aux victimes)(Fédération Nationale d’Aide aux victimes), partenaire de cœur du projet, , partenaire de cœur du projet, pour unepour une représentation exceptionnelle à l’Espace Reuillyreprésentation exceptionnelle à l’Espace Reuilly, à l’occasion de leur 30, à l’occasion de leur 30èmeème anniversaire. anniversaire.
Dans le public, Dans le public, étaient étaient présents quelques présents quelques professionnels de la scène, dont professionnels de la scène, dont Andréa BescondAndréa Bescond.. AuteureAuteure et interprète du spectacle «et interprète du spectacle « Les Chatouilles, ou la danse de la colèreLes Chatouilles, ou la danse de la colère », mis en scène par », mis en scène par ÉÉric Métayerric Métayer

Une pièce deUne pièce de Capucine MAILLARD Capucine MAILLARD
Mise en scène d’Mise en scène d’Andréa BESCONDAndréa BESCOND
Durée : Durée : 1h151h15 – – 4 comédiennes et 1 comédien/ musicien4 comédiennes et 1 comédien/ musicien

Source : La Compagnie Aziadé

« Dire l’inceste », Sociétés & Représentations

Anne-Emmanuelle Demartini (dir.)

À l’automne 2017, suite à une série de dénonciations de violences sexuelles dans le milieu du cinéma hollywoodien, des milliers de personnes, dont une grande partie de femmes, ont partagé et dénoncé publiquement sur les réseaux sociaux des abus subis au cours de leur vie. Dans ce contexte de prise de parole collective et individuelle, la lecture du numéro 42 de Sociétés et Représentations,intitulé « Dire l’inceste », semble particulièrement d’actualité. Le dossier, coordonné par Anne-Emmanuelle Demartini, vise à questionner la manière dont et les conditions dans lesquelles on parle de l’inceste dans la société française (avec deux brefs pas de côté en Italie et aux États-Unis) et permet ainsi d’examiner la construction et le fonctionnement d’un tabou. Au prisme de la question du « dire », émerge également celle des représentations de l’inceste. Les huit contributions reposent sur une distinction entre l’inceste de la théorie anthropologique, correspondant à une règle de parenté et plus particulièrement à une prohibition liée aux unions, et l’inceste « pratique », entendu comme un acte sexuel constituant aujourd’hui un crime qui engage un rapport asymétrique lié à la parenté et à l’âge. C’est du second dont il est question. Les articles sont issus de diverses disciplines (histoire, anthropologie, histoire de l’art et littérature) et couvrent différentes périodes (Moyen-Âge, XIXe, XXe et début du XXIe siècle), ce qui permet de saisir la dimension historique et les enjeux de la parole sur l’inceste.

2Le dossier montre tout d’abord comment l’inceste a progressivement été considéré comme un crime sexuel dénonçable par ses victimes. Premier contributeur, Didier Lett rappelle qu’à la fin du Moyen-Âge chrétien, l’inceste est avant tout considéré comme un péché, une forme de sexualité interdite, au même titre que la sodomie ou l’adultère. Les sources judiciaires qu’il a étudiées (qui concernent Bologne au début du XVe siècle) témoignent de cas d’incestes père-fille jugés en tant que crimes, mais ces cas sont toujours associés à des actes de luxure et de débauche : dans les affaires d’abus sexuels extra-familiaux sur de jeunes filles vierges, ces dernières, du fait de leur virginité, sont considérées comme n’ayant pas pu donner leur consentement à l’acte sexuel ; mais lorsqu’il s’agit d’inceste, les liens du sang entre les protagonistes sont censés créer une attirance coupable, une pulsion de débauche à laquelle ils cèdent. Père et fille sont blâmé·e·s pour péché de luxure, ce qui empêche de penser toute notion de (non-)consentement ou de rapport victime/agresseur. L’article d’Anne-Claude Ambroise-Rendu, consacré à une toute autre époque, répond particulièrement bien à celui de Didier Lett en présentant les conditions qui ont permis l’émergence d’une parole publique sur l’inceste en tant que crime sexuel en France à la fin du XXe siècle. L’essor des médias de masse, et les évolutions du secteur audio-visuel en particulier, participent au développement d’une nouvelle vision de l’inceste comme un crime sexuel intergénérationnel – devenant ainsi une catégorie de la pédophilie – dénoncé à visage découvert par ses victimes à partir des années 1980. La parole et surtout la révélation deviennent des poncifs du schéma discursif télévisuel et journalistique sur l’inceste et c’est progressivement la question de la souffrance des victimes, notamment psychique, et de sa réparation qui s’impose. L’inceste est ainsi devenu dicible en tant que crime sexuel. Bien qu’éclairante, la distance historique entre l’article de Didier Lett et le reste des contributions ne permet toutefois pas de saisir pleinement les ressorts de la transformation de la parole et des représentations sur l’inceste entre le Moyen-Âge et le XIXe siècle.

  • 1 Voir notamment Durkheim Émile, « La prohibition de l’inceste et ses origines », L’Année sociologiqu (…)
  • 2 En 1933, Violette Nozière a assassiné son père suite aux abus sexuels qu’il lui a fait subir pendan (…)
  • 3 Raymond Gouardo a violenté et violé sa fille, Lydia Gouardo, de 1975 à sa mort en 1999, à la vue et (…)

3Le dossier insiste ensuite sur les limites de la libération de la parole sur l’inceste. En effet, il permet de comprendre le tabou qui s’est progressivement formé autour du crime incestueux au XIXe siècle et ses conséquences, semblant s’opposer ici aux théories anthropologiques sur le tabou universel de l’inceste1. Fabienne Giuliani montre comment, au cours du XIXe siècle, le terme en lui-même est devenu indicible. Avec la rédaction des codes napoléoniens, les périphrases se généralisent au sein des classes politiques pour désigner l’inceste – on parle d’« acte monstrueux », du « plus odieux attentat » ou encore du « dernier outrage » (Giuliani, p. 42). Cette pratique se diffuse de manière hétérogène mais gagne progressivement toutes les couches de la société dans les années 1870, grâce à la presse. Ce processus s’accompagne d’un discours sur les dangers que représente l’inceste, en en faisant un repoussoir. L’article d’Anne-Emmanuelle Demartini, à partir de l’affaire Nozière2, informe sur les effets de l’établissement du tabou, plus particulièrement en ce qui concerne la difficulté à dénoncer un crime incestueux devant la justice. L’étude des discours produits sur l’affaire montre comment les propos de Violette Nozière disponibles dans les sources (presse et archives judiciaires) sont toujours retravaillés par les journalistes et les professionnels du monde judiciaire en fonction du paradigme en cours sur l’inceste, utilisant les procédés périphrastiques évoqués précédemment. Cela conduit à une mise sous silence des abus paternels. Seul le parricide est retenu, tandis que l’accusation d’inceste est mise en doute et finalement ignorée par la presse et la justice. La contribution de Léonore Le Caisne forme un intéressant parallèle en analysant les conditions du non-dit dans la société contemporaine à partir de l’affaire Gouardo3, médiatisée à la fin des années 2000. L’analyse du discours des habitant·e·s du village où résidait la famille montre que l’inceste n’a pas été tu – puisque ceux-ci en avaient connaissance et en parlaient – et cependant n’a pas été dit, en tout cas n’a pas été dénoncé. La parole échangée dans le cadre des commérages porte une fonction particulière : elle permet d’établir les hiérarchies et les limites de la communauté villageoise. Elle ne brise en revanche pas la configuration dans laquelle l’inceste semble normal. L’article de Dorothée Dussy apporte un éclairage complémentaire en exposant comment, dans l’histoire des sciences sociales, l’inceste en tant qu’objet d’étude a été construit comme un interdit, conduisant à nourrir le tabou et à invisibiliser les abus incestueux.

4Deux contributions se distinguent de l’ensemble par leur approche et leur sujet. L’entretien avec Camille Morineau, commissaire de l’exposition du Grand Palais de Paris et du musée Guggenheim de Bilbao consacrée à Nicky de Saint Phalle en 2014-2015, ainsi que l’article de Tina Harpin sur le roman de Toni Morisson The Bluest Eye (1970, États-Unis) offrent une perspective originale en montrant la potentialité oblitérante de l’inceste et comment, dans le même temps, il peut donner de la puissance à une œuvre d’art ou de littérature sans en devenir le motif unique.

  • 4 La Loi n° 2016-297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance fait suite à une première (…)
  • 5 Romero Marie, « Qualifier pénalement l’inceste : les incertitudes du droit pénal français contempor (…)

5Dans le contexte de la récente réforme inscrivant un surqualificatif incestueux concernant les abus sexuels sur mineurs dans le Code Pénal4 – d’ailleurs citée à plusieurs reprise –, le dossier aurait pu être complété par une contribution consacrée au dire de l’inceste dans le droit et la pratique judiciaire contemporains. Les récents travaux de Marie Romero apportent un complément intéressant à cet égard5. On peut enfin regretter que l’un des objectifs du dossier, traiter des représentations sur l’inceste, ne soit pas davantage approfondi et plus clairement présenté. Le rapport avec les représentations sociales des liens de parenté, comme la place donnée aux liens du sang, évoquée brièvement par Fabienne Giuliani, aurait par exemple pu être développé. La distinction fondatrice du dossier entre l’inceste comme interdit de la théorie anthropologique et l’inceste comme crime sexuel pratique pourrait être questionnée. Elle amène les auteur·e·s à utiliser des expressions telles que « inceste intrafamilial » ou « inceste au sens étroit du terme » (Didier Lett, p. 17), « phénomène incestueux » (Fabienne Giuliani, p. 31) ou encore « situation incestueuse » (Anne-Emmanuelle Demartini, p. 49), qui pourraient faire l’objet d’une discussion. Reste que le dossier de la revue Sociétés et Représentations « Dire l’inceste » se distingue par sa richesse et par la qualité de l’écriture des contributeurs et contributrices, qui rendent sa lecture agréable, pleine d’apprentissage et de pistes de réflexion.

Source : Open Edition

L’inceste – peut-on s’en remettre?

de Jean-Claude Maes

L’inceste est un double crime, crime sexuel contre l’enfance et crime affectif contre la famille. Jean-Claude Maes s’appuie sur un grand nombre de thérapies de personnes victimes d’inceste pour proposer de cette problématique une approche originale, qu’il développe en trois grandes parties : la victime, les motivations du coupable et la question de la réparation.

Jean-Claude Maes, psychologue clinicien, psychothérapeute adultes-couples-familles, docteur en Information-Communication s’investit depuis plus de vingt ans sur les problèmes de dérives de l’emprise comme le sectarisme, les violences physiques et morales, les perversions sexuelles et narcissiques, l’inceste, etc.

ISBN : 978-2-8061-0357-4 • 8 septembre 2017 • 147 pages 

Source : Editions Harmattan