Conséquences psychotraumatiques

Qu’est-ce qu’un trouble dissociatif?

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Les troubles dissociatifs sont maintenant considérés comme des effets assez courants de traumatismes graves dans la petite enfance. La cause la plus fréquente est la violence physique, sexuelle et/ou émotionnelle extrême et répétée.

Q : Quel est le lien entre traumatisme et dissociation ?

Le SSPT est étroitement lié aux troubles dissociatifs. En fait, la plupart des personnes atteintes d’un trouble dissociatif souffrent également du SSPT. Le coût des troubles traumatiques est extrêmement élevé pour les individus, les familles et la société. Des recherches récentes suggèrent que les personnes atteintes de troubles traumatiques peuvent tenter de se suicider plus souvent que les personnes souffrant de dépression majeure. La recherche montre également que les personnes atteintes de troubles traumatiques ont des maladies médicales plus graves, consomment de l’alcool et/ou autres drogues, et ont des comportements auto-destructeurs.

Q : Qu’est-ce que la dissociation ?

La dissociation est une déconnexion entre les pensées, les souvenirs, les sentiments, les actions ou le sentiment d’identité d’une personne. C’est un processus normal que tout le monde a vécu. Parmi les exemples de dissociation légère et courante, mentionnons la rêverie, l’hypnose routière ou le fait de se ” perdre ” dans un livre ou un film, qui impliquent tous de ” perdre le contact ” avec la conscience de son environnement immédiat.

Q : Quand la dissociation est-elle utile ?

Au cours d’une expérience traumatisante comme un accident ou un désastre, la dissociation peut aider une personne à tolérer ce qui serait autrement trop difficile à supporter. Dans ce genre de situation, une personne peut dissocier le souvenir du lieu, des circonstances ou des sentiments à l’égard de l’endroit, des circonstances ou des sentiments à l’égard de l’événement bouleversant, fuyant mentalement la peur, la douleur et l’horreur. Cela peut rendre difficile de se souvenir plus tard des détails de l’expérience.

Q : Qu’est-ce qu’un trouble dissociatif ?

Les traumatismes continus tels que les mauvais traitements, la violence, la guerre, ne sont pas des événements ponctuels. Pour les personnes exposées de façon répétée à ces expériences, la dissociation est une capacité d’adaptation extrêmement efficace. Cependant, cela est à double tranchant. Elle peut protéger de la prise de conscience de la douleur à court terme, mais pour une personne qui se dissocie souvent , à long terme, ses souvenirs et son identité en sont impactés. Pour certaines personnes, la dissociation est si fréquente qu’il en résulte dans les pathologies graves, des difficultés relationnelles et une incapacité de fonctionner, en particulier lorsqu’il s’agit de situations stressantes.

Q : Qui est atteint de troubles dissociatifs ?

Jusqu’à 99 % des personnes qui développent des troubles dissociatifs ont des antécédents de traumatisme répétitif dans l’enfance. Ils peuvent aussi en avoir hérité biologiquement, avoir une prédisposition à la dissociation. Dans notre culture, la cause la plus fréquente des troubles dissociatifs est la violence physique, émotionnelle et sexuelle extrême dans l’enfance.

Q : Comment se développe un trouble dissociatif ?

Lorsqu’il est confronté à une situation accablante à laquelle il n’y a pas d’échappatoire physique, un enfant peut apprendre à “s’en aller” dans sa tête. Les enfants utilisent généralement cette capacité comme moyen de défense contre la douleur physique et émotionnelle, ou la peur de cette douleur. En se dissociant, les pensées, les sentiments, les souvenirs et les perceptions du traumatisme peuvent être séparés dans le cerveau. Cela permet à l’enfant de fonctionner normalement. Cela se produit souvent lorsque aucun parent ou adulte de confiance n’est disponible pour arrêter la douleur, apaiser et prendre soin de l’enfant au moment de l’épisode traumatique. Le parent/soignant peut être la source du traumatisme, négliger les besoins de l’enfant, être une co-victime ou ne pas être au courant de la situation.

Q : Comment les troubles dissociatifs aident-ils les gens à survivre ?

Les troubles dissociatifs sont souvent appelés une technique d’autoprotection ou de survie parce qu’ils permettent aux individus de supporter des circonstances ” sans espoir ” et de préserver un fonctionnement sain. Pour un enfant qui a été agressé physiquement et sexuellement à plusieurs reprises, cependant, la dissociation devient une défense renforcée et conditionnée.

Q : Si c’est une technique de survie, qu’est-ce que c’est le côté négatif ?

En raison de son efficacité, les enfants qui sont très habitués à se dissocier peuvent automatiquement l’utiliser lorsqu’ils se sentent menacés, même si la situation anxiogène n’est pas extrême ou abusive. Même si les circonstances traumatisantes sont passées depuis longtemps, le modèle de dissociation défensive qui subsiste demeure parfois jusqu’à l’âge adulte. La dissociation défensive habituelle peut entraîner de graves dysfonctionnements à l’école, au travail, dans les activités sociales et quotidiennes.

Q : Comment se développent les identités du trouble dissociatif?

Jusqu’à l’âge de huit ou neuf ans environ, les enfants sont prêts à s’adonner à des jeux de fantaisie, par exemple lorsqu’ils créent et interagissent avec des “amis” imaginaires. Lorsqu’ils sont soumis à un stress extrême, les jeunes enfants peuvent faire appel à cette capacité spéciale de développer un “caractère” ou un “rôle” dans lequel ils peuvent s’évader lorsqu’ils se sentent menacés. Une thérapeute a décrit cette situation comme n’étant rien de plus qu’une petite fille qui s’imagine sur une balançoire au soleil plutôt qu’aux mains de son agresseur. La dissociation répétée peut donner lieu à une série d’entités distinctes, ou d’états mentaux, qui peuvent éventuellement prendre des identités qui leur sont propres. Ces entités peuvent devenir les “états de personnalité” internes. Le passage d’un état de conscience à l’autre est souvent décrit comme un “changement”.

Q : Les gens ont-ils réellement des “personnalités multiples” ?

Oui, et non. ”Personnalités multiples” est un terme trompeur. La personne se sent comme si elle avait en elle deux entités ou plus, chacune ayant sa propre façon de penser et de se souvenir d’elle-même et de sa vie. Auparavant, ces entités étaient souvent appelées “personnalités”, même si le terme ne reflétait pas exactement la définition commune du mot. D’autres termes souvent utilisés par les thérapeutes et les survivants pour décrire ces entités : “personnalités alternées”, “parties”, “états de conscience”, “états d’ego” et “identités”. Il est important de garder à l’esprit que même si ces états alternatifs peuvent sembler très différents, ils sont tous des manifestations d’une personne unique et entière.

Q : Est-ce visible quand une personne change de personnalité ?

Contrairement aux représentations populaires de la dissociation dans les livres et les films, la plupart des personnes atteintes d’une maladie dissociative travaillent fort pour cacher leur dissociation. Ils peuvent souvent si bien fonctionner, surtout dans des circonstances contrôlées, que les membres de la famille, les collègues de travail, les voisins et les autres personnes avec qui ils interagissent quotidiennement peuvent ne pas savoir qu’ils sont chroniquement dissociatifs. Les personnes atteintes de troubles dissociatifs peuvent occuper des emplois à haute responsabilité et contribuer à la société dans une variété de professions, dans les arts et dans la fonction publique.

Q : Quels sont les symptômes d’un trouble dissociatif ?

Les personnes atteintes de troubles dissociatifs peuvent souffrir des troubles suivants : dépression, sautes d’humeur, pensées ou tentatives suicidaires, troubles du sommeil (insomnie, terreurs nocturnes et somnambulisme), crises de panique et phobies (flash-back, réactions aux souvenirs du trauma), alcool et toxicomanie, symptômes psychotiques et troubles alimentaires. De plus, les personnes peuvent éprouver des maux de tête, des amnésies, des pertes de temps, des transes et des ” expériences hors du corps “.

Q : Pourquoi les troubles dissociatifs sont-ils souvent mal diagnostiqués ?

Les survivants ayant des troubles dissociatifs passent souvent des années à vivre avec un mauvais diagnostic. Ils passent d’un thérapeute à l’autre et d’un médicament à l’autre, obtenant un traitement pour les symptômes, mais faisant peu ou pas de progrès réels.

Q : Quels sont les diagnostics erronés les plus courants ?

Les erreurs de diagnostic courantes comprennent le trouble déficitaire de l’attention (surtout chez les enfants), en raison de difficultés de concentration et de mémoire ; le trouble bipolaire, parce que le ” changement ” peut ressembler à des sautes d’humeur à cycle rapide ; la schizophrénie ou les psychoses, parce que les flash-back peuvent causer des hallucinations auditives et visuelles ; la toxicomanie, car l’alcool et les drogues sont fréquemment utilisés pour se soigner ou engourdir la douleur psychique.

Q : Quels autres problèmes de santé mentale sont-elles susceptibles d’avoir ?

Les personnes atteintes de troubles dissociatifs peuvent avoir d’autres problèmes de santé mentale décelables en même temps. Il s’agit généralement de la dépression, du syndrome de stress post-traumatique, des crises de panique, des symptômes obsessionnels compulsifs, des phobies et des comportements autodestructeurs tels que l’auto-mutilation, les troubles de l’alimentation et les comportements sexuels à haut risque.

Q : Peut-on guérir les troubles dissociatifs ?

Oui. Les troubles dissociatifs répondent bien à la psychothérapie individuelle, ou ” thérapie par la parole “, et à d’autres traitements, y compris les médicaments, l’hypnothérapie et la thérapie par l’art ou le mouvement. Le traitement est de longue durée, intensif et douloureux, car il implique généralement de se souvenir et de reprogrammer les expériences.


Traduit et adapté depuis sidran.org

art-thérapie

Prise en charge art-thérapeutique – reviviscences de viols par inceste

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Maud est arrivée par l’intermédiaire du site « 13 or de vie » mettant en œuvre des ateliers d’art-thérapie pour les victimes directes ou indirectes des attentats de Paris. Elle a pris un nom d’emprunt et nous respecterons son anonymat d’autant que très vite, elle a expliqué sa présence aux ateliers par son lien avec une victime des attentats et, suite à ces événements, sa réactivation des viols par inceste subis. Comme l’association accompagne ces victimes dans « 13 or de vie » et les victimes de viols par inceste dans d’autres ateliers, Maud a demandé à venir le samedi matin et un atelier a été mis en place, pour elle, et des stagiaires, d’octobre 2016 à janvier 2017.

Notre étude vise à démontrer l’avantage de l’art-thérapie dans la reconstruction d’un être traumatisé, mais aussi l’effet à long terme qu’apporte cet outil pour permettre au patient de retrouver une autonomie relativement rapidement.

par Emmanuelle Cesari

Thyma02/07/2017Mémoires et travaux universitaires

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1 – Une méthodologie art-thérapeutique pour les victimes

a) L’art-thérapie préventive pour éviter l’installation d’un conflit

Rappel pour les dix séances

L’art-thérapie préventive a sa place dans tous les moments de transition. Dans tous les cas, c’est le sujet qui prime et non sa production. Peu importe si le sujet ne produit rien de génial, pourvu qu’il aille mieux. C’est dans ce but qu’il est venu, non pour devenir artiste. (Jean-Pierre Royol)

b) Le modèle cathartique

Il va permettre au sujet de vider son sac dans une logorrhée défensive puis sera mis en place l’outil de création. La représentation sur le papier permet de cadrer, par le format de la feuille, de limiter par la concentration de la double tâche de raconter et dessiner, de gérer la coordination pensée – œil – main. Mais il est essentiel de retenir que ce processus n’est possible que si le thérapeute est capable de contenir la douleur de la participante et de l’accompagner dans sa recomposition sans marquer d’autorité, de supériorité et au contraire inscrire dans cette relation une forte notion de partage. « Le patient devient alors progressivement co-thérapeute de la dyade » (Mairesse, 2012).

c) Élaborer autour des événements subis

Victime indirecte de l’attentat du Bataclan, Maud exprime une réactivation des émotions mettant à jour un état de stress post-traumatique plus ancien, non pris en charge et non intégré. Cet événement traumatique en a donc ravivé un autre, en l’occurrence les agressions paternelles. Elle est dans un état de décompensation de l’après-coup.

d) La logique systémique

La famille de Maud s’occupe de la cousine victime du Bataclan mais personne n’a relevé le changement délétère chez Maud qui souffre de ses réminiscences. Maud n’allant pas bien depuis le Bataclan, n’exerce plus son métier de psychomotricienne auprès des enfants. C’est la raison pour laquelle elle éprouve le besoin d’une aide extérieure.

e) La stratégie du détour

La stratégie du détour est une pose de l’indication thérapeutique du cadre de telle sorte qu’on ne travaille pas dans un registre tabou, qu’on respecte les défenses, qu’on ne brutalise pas les symptômes, qu’on contourne les résistances, et qu’on élise une proposition dans le temps, l’espace, les règles du jeu, les acteurs en présence, qui puisse contribuer à mettre en scène les formes dessinées par les trois dimensions précédentes. (Jean-Pierre Klein)

2 – Le cadre thérapeutique de l’atelier d’art-thérapie

« C’est un espace transitionnel qui permet de favoriser la créativité et l’expression de chacun » (Winnicott)

Le cadre est un ensemble de règles, de limites, d’interdits, de normes, d’habitudes et d’attitudes, dispensés aux participants par le thérapeute afin de fournir un contenant pour les processus psychiques qui sont mis en jeu.

a) Les conditions spatiales et temporelles

Les ateliers ont eu lieu le samedi matin de 10 à 12 heures, toujours au même endroit, dans la même salle. Lors d’un atelier supplémentaire pour finir le joint de la mosaïque nous n’avons pas obtenu la même salle et Maud se sentira un peu perdue.

b) Les conditions matérielles et le choix du médium

Lors de l’entretien préalable, j’ai noté que Maud partait un peu dans tous les sens, sautait du coq à l’âne et revenait sur ce qu’elle avait évoqué précédemment. Ayant suivi auparavant, plusieurs participantes victimes de viols par inceste, je connais l’importance du cadre qui met en place une sécurité suffisante pour que le sujet puisse supporter l’inconfort du changement et s’engager dans un processus. Le processus lui-même provoque l’évolution des consignes, j’adapterai à chaque séance l’utilisation d’un médium ou d’un autre. Je commencerai par du collage papier pour intégrer ensuite différentes matières, puis pour arriver sur du solide, nous ferons un plateau de mosaïque.

c) Les conditions financières

Les ateliers sont offerts par la Fondation de France – dans le cadre de suivi des victimes directes ou indirectes des attentats de Paris – et Maud ne m’est redevable de rien.

d) Les conditions de stockage de la production

Maud cherche du travail. Elle ne veut plus demander d’argent à sa famille. Elle a donc du temps à consacrer à sa recherche de psychologue et d’ateliers d’art-thérapie. Maud emportera ses productions de manière à continuer à faire des recherches chez elle.

3 – Le déroulement de l’atelier

a) Temps d’accueil

Chacun s’installe, nous prenons un café, nous faisons le point sur les moments importants de la semaine écoulée.

b) Temps de production

La participante, les stagiaires et l’art-thérapeute peuvent échanger. Il est important d’observer que parfois il y a flux de paroles et parfois silence presque total.

c) Temps d’échange autour des productions

L’accent est porté sur l’aspect symbolique des productions, matière à échanges, associations d’idées et « symbolisation primaire et secondaire ». Sont pris en compte également les éléments transférentiels se jouant dans l’atelier, à tous les niveaux.

4 – Les objectifs de l’atelier

a) Les outils diagnostiques

– L’auto-évaluation et la fiche ESPT – M.I.N.I. 500 – version française août 1995 : Il y a des moments de dissociation et puis ma famille et le rapport avec la psychologue m’ont éteinte à nouveau, comme paralysée, replongée dans un déni partiel, coupée dans mon élan de début de libération et m’ont rendue à la fois désagréable, sur la défensive (m’identifiant à nouveau à mon père) et prête à exploser sans pouvoir le faire.

– Constat de l’art-thérapeute lors de l’entretien préalable :

Lors de notre premier entretien, alors que Maud était lancée à grand débit de paroles, entrecoupées de petits rires nerveux, j’avais remarqué un clivage lorsqu’elle parlait de sa famille. Je n’ai pas poussé son discours car je savais que je ne disposerais que de dix séances donc qu’il m’était impossible de travailler sur une possible dissociation. Je note cependant quelques points sur lesquels je suis restée vigilante : élaborer sur le sentiment d’abandon de la participante ; gérer les transferts négatifs ; sortir des clivages ; gérer la dissociation ; réunir ses différentes facettes ; oser écrire, sortir du silence ; ne pas chercher à remplir les satisfactions des autres à tout prix ; vivre plus le moment présent et en profiter.

Informations recueillies sur les symptômes de l’État de stress post traumatique (ESPT) : Sachant que les attentats avaient provoqué chez Maud, une réminiscence de vécus infantiles difficiles, je l’ai invitée à me parler des symptômes de son enfance et ensuite de ceux actuels.

Tic de respiration forte étant enfant et autres tics corporels, masturbations compulsives, “jeux” sexuels avec d’autres enfants, mêmes cauchemars qui se répètent, problèmes à se représenter le contenu de lectures, au début de l’adolescence et après un déménagement apparition d’angoisses existentielles, impression de perte lexicale sémantique – « je regardais les définitions exactes dans le dictionnaire, comme si beaucoup de choses m’avaient échappées les années précédentes », inhibition intellectuelle et motrice), problèmes relationnels, difficultés mémorielles, de représentation et de compréhension qui pèsent sur la scolarité, problème de conscience corporelle, auto-mutilations, troubles alimentaires, dépressions, logorrhées, sentiment d’oppression.

Maud évoquera différents symptômes actuels qui la perturbent : reviviscences, état second, dissociation, peur, crises d’angoisse, sentiment de menace, de solitude envahissant, colère, irritabilité, méfiance, somatisations (vertiges, douleurs aux parties intimes, au cou, aux cuisses, pelades, douleurs au dos, au ventre), cauchemars avec reviviscences d’odeurs, de souvenirs sensoriels, mémoire altérée, déprime, asthénie, intellectualisation, besoin de contrôle, toc de vérification, de propreté, temporalité perturbée, spectatrice de soi-même, détachement de soi-même, problème de lien corps-psychisme.

Après recueil de ces informations, nous avons cherché à définir nos objectifs. J’ai pris en compte les siens afin de définir mes propres orientations.

b) Les attentes de la participante

Maud exprime le besoin de : pouvoir différencier ce qui émane de l’emprise des membres de sa famille de ce qui provient de ses envies ; mettre de la distance avec la famille ; pouvoir se protéger, pouvoir dire NON ; moins intellectualiser, lâcher prise, détecter les moments où l’effort prend le dessus, quand le cerveau sature ; sortir de l’isolement ; ne pas se laisser envahir par des tocs ; réaliser la confusion entre minimisation, le fait de relativiser, se contenter de telle ou telle chose et ce qui relève de la culpabilité ; réaliser la différence entre les conséquences qui découlent de l’ESPT sur la vie professionnelle, sociale, sentimentale et ce qui relève de ses propres envies qui dans l’urgence doivent faire coïncider les deux.

c) Les objectifs de l’art-thérapeute

En réponse aux besoins de Maud, l’art-thérapeute doit faire en sorte qu’elle pense à elle en priorité et passer outre la culpabilité qui s’ensuit ; l’aider à créer son propre cadre dans lequel elle se sent bien ; l’accompagner à sortir de l’emprise, reconstruire son indépendance, sa liberté ; encourager la poursuite de la réflexion pour sortir de la dévalorisation et se remettre en mouvement dans un quotidien nouveau.

– Travailler sur la symbolisation dans ce cas de clivage : Avec la prise en compte du passé de ma patiente et des traumatismes familiaux, il faut choisir minutieusement les outils. Le collage qui, d’après l’étude de Gérard Bayle (2012) permet aux enfants de s’identifier par incorporation aux parents, répond aux besoins de Maud.

– Travailler avec l’émotion esthétique : C’est tenter de rendre visible l’invisible, tenter de dire l’indicible, guetter l’apparaître sous l’apparence… car l’essence même de l’art-thérapie consiste, entre autres, à extérioriser une émotion, une image, une vision, impossibles à verbaliser. En ateliers d’art-thérapie, je vais essayer de repérer cette émotion esthétique, de la faire approcher à Maud. L’émotion esthétique ressentie a une place dans le processus art-thérapeutique, parler, associer autour d’elle peut avoir des effets thérapeutiques sur la participante.

– Et d’une manière plus affinée répondre à l’objectif de fond de l’art-thérapie : Que le cadre pratique prenne moins de place et vienne soutenir la mise en place d’un cadre interne et que ces ateliers permettent de faire un état des lieux, une remise en mouvement et peut-être le début d’un travail de transformation et de différenciation générationnelle.

5 – Les améliorations

A l’issue de ces séances, l’art-thérapeute et la participante ont établi une liste des observations positives et négatives :

a) Au niveau cognitif

Le travail sur la concentration sur soi et donc éloignement de l’emprise familiale a été bénéfique ; en pratique, par rapport au dessin initial, Maud s’autorise à moins coller au modèle ; l’Interaction du groupe “je rajoute un morceau rouge parmi ces couleurs claires (ça me rappelle la touche noire parmi les rouges sur le support de la stagiaire)” ; les ateliers ont participé à une meilleure gestion du temps, à la redécouverte de prendre son temps, celui aussi de gérer la frustration, de n’avoir aucune obligation de résultat, d’apprendre comment modifier le chemin petit à petit à l’instar de la mosaïque, changer en restant la même.

b/ Au niveau comportemental qui persiste de l’état de stress post-traumatique

Les ateliers ont amené progressivement Maud à prendre conscience de sa dispersion et du problème d’estime de soi, illustrés par un peu de négligences d’apparence, corporelles (posture, attitude, soins du corps), de son sentiment de déracinement, de son hypersensibilité à la douleur d’autrui, des animaux… ; de ses clivages, raccourcis dans la pensée, de sa simplification des choses ou au contraire de sa volonté à trop détailler ; de sa difficulté à prendre des décisions ; de ses régressions infantiles ; de se sentir dans la confusion, ne pas pouvoir rendre compte avec les mots justes, les situations, les ressentis ; de son perfectionnisme, de vouloir être dans une cohérence, d’éviter les contradictions et de vivre les choses en différé.

Tout cela a pu être mis en évidence dans la précision de ses compositions artistiques et Maud a pu, avec l’illustration concrète de ces attitudes exposer, nommer, expliquer et par l’échange avec le thérapeute, repenser l’automatisme, l’évitement, la dispersion

– Relation communication : De là bien sûr, découle une prise de conscience du besoin de contrôle et du droit à se réattribuer une place ; s’ensuit une prise de conscience du besoin de remettre le corps et la parole en mouvement.

– Expression : Ce travail en co-thérapie aura permis également le déblocage de certaines émotions ; Maud a pris de la distance par rapport aux événements et s’autorise à évoquer le traumatisme, à dédramatiser, à se déculpabiliser et donc travaille sur son identité de « non-coupable ». Elle dit avoir retrouvé l’accès à la rêverie, à l’imaginaire.

– Socialisation : Trois points sont à noter dans la resocialisation de Maud : venir à tous les ateliers avec le groupe, sortir de chez soi et reprendre un emploi.

Le dixième atelier a eu lieu le samedi 7 janvier 2016 – Maud a commencé un nouveau travail de garde d’enfant par l’intermédiaire d’une agence. Elle a fait valoir ses études de psychomotricienne. Elle réfléchit autour des enfants, car elle ne se voit pas faire de la garde d’enfants juste pour faire de la garde d’enfants ce qui ne serait pas intéressant et selon les valeurs de l’agence, elle essaye de retrouver doucement son domaine, la psychomotricité. Elle se rend compte que ça lui facilite certains réflexes, certains points de vue et observations. Maud écrit : “et puis mine de rien, je me resocialise, je vois plein de parents, je fais le trajet en RER… J’ai pris le livre : l’enfant sous terreur d’Alice Miller.”

6 – Discussion

Étant donné que la participante est venue dans le cadre d’ateliers de victimes indirectes des attentats de Paris, amenée par la souffrance d’une proche, il conviendrait de l’écarter peu à peu de cet événement pour resserrer le cadre et le rendre plus personnel afin qu’elle recrée son espace intime et qu’elle trouve sa bonne distance avec sa famille.

La préparation d’ateliers ne garantit en aucun cas leur réussite. Maud et moi-même devons faire face aux imprévus, aux réactions personnelles qui peuvent même être étrangères à la participante. C’est pourquoi, nous nous sommes appliquées à faire un point après chaque séance, à rassembler nos impressions et nos besoins. Mais, il manque toujours du recul pour réinjecter dans la séance suivante ce que l’on vient d’apprendre et en tirer le meilleur parti. Il est donc évident qu’avec davantage de temps, certains points auraient eu besoin d’être affinés, certaines idées pertinentes auraient pu émerger plus tôt au bénéfice de Maud.

Étant donné le peu de temps qui nous a été alloué pour cette thérapie, nos objectifs n’ont pu être qu’à moitié réalisés sur 10 séances. Ceci, nous pousse à envisager une suite. Nous nous retrouverons une fois par semaine dans un atelier à Clichy et nous sommes tombées d’accord pour poursuivre sur un blogue : http://artherapievirtus.org/R-A-I-V-I/

L’absence de contact physique avec risque de perception d’intrusion y deviendra un avantage tant pour Maud que pour le thérapeute si nous voulons approfondir le travail sur la base de la vraie raison de sa venue aux ateliers. L’apport de photos, de vidéos, de bandes son, permet toutes les ouvertures artistiques et une communication hors langage bien loin d’un débriefing. L’hémisphère droit, siège de l’émotion peut alors suffire à l’échange.

Il permet dans ce même esprit de co-thérapie, tant au thérapeute qu’au patient de se retrouver, de se rassembler par la conservation des échanges et des créations qui bien souvent font l’objet de destruction de la part du sujet en souffrance suite à des besoins de faire disparaître la concrétisation de ce qui le hante. Il autorise ainsi l’illustration évidente d’une évolution positive, sauvegarde du moi car la dépendance à l’autre est vécue comme insupportable (Jeammet, 2000). La liberté que donne la libre expression sur le blogue permet de s’attacher à un travail quotidien qui éloigne la dépression et sans dépendance.

Une resocialisation est en route à travers cette communauté virtuelle, dans laquelle les échanges avec d’autres personnes victimes de viols par inceste est fructueuse.

Source et bibliographie : Thyma

Agressions sexuelles

Soigner le traumatisme ?

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Violences, attentats, catastrophes, tortures, viols, maltraitances… Ces événements qui suscitent l’effroi peuvent avoir des conséquences psychiques graves sur le plus long terme. Peut-on soigner le traumatisme? Si nous posons la question, c’est parce la réponse ne va pas de soi. Ce numéro de Rhizome présente un double intérêt au regard de la ligne éditoriale de la revue. D’une part, l’appréhension du traumatisme paraît être à l’articulation entre un événement et/ou un contexte social et une « empreinte » psychique. La souffrance psychosociale d’hier serait le traumatisme d’aujourd’hui. D’autre part, il existe une prévalence des psychotraumatismes plus élevée pour les personnes ayant l’expérience de la précarité et/ou de la migration. Que recouvre alors le « traumatisme » dans une perspective clinique? La terminologie s’inscrit aujourd’hui dans le langage commun, suscitant de fortes attentes pour que les dispositifs de santé mentale prennent en charge les personnes exposées à des événements traumatiques.

Source : Orspere / Ch Le Vinatier

desaveux

CIRCULEZ, Y’A RIEN A VOIR

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au secours inceste

FIGURES DU DESAVEU OU LA PAROLE EMPECHEE

Thyma25/02/2019PublicationsVictimologie et Psychotraumatologie

Anne L : victime d’inceste.

Pascal Pignol : psychologue,

Cellule de victimologie, CH Guillaume Régnier, Rennes.

* * *

Il a fallu du temps pour que ce texte voit le jour, que naisse ce projet commun, que se découvre son sens, sa forme et son style.

Faire-savoir pourrait aussi en être le titre, et cela selon deux essais d’écriture :

  • le premier, œuvre de Anne L, victime d’inceste, se présente comme un témoignage composé de fragments d’expériences de vie dont tous ont en commun leur caractère d’insupportable et d’incompréhensible ; sa force tient à ce qu’il se refuse à jouer de la compassion et parvient à faire partager au lecteur par le malaise, sinon de sidération qu’il suscite, ce qu’aucune forme d’émotion commune n’est capable d’approcher ;
  • le second, rédigé par un professionnel travaillant dans le cadre d’une consultation spécialisée en victimologie, consiste en un commentaire de ce premier texte, non que celui-ci ne se suffise à lui-même, mais parce qu’il importait d’en tirer des leçons, en l’occurrence de tenter d’analyser ce qui fait encore aujourd’hui bien trop souvent obstacle à la compréhension et à la juste prise en compte de ce qu’est être-victime, ici d’un inceste, notamment la nécessité de développer des modalités de prise en charge, juridiques, sociales et psychologiques spécifiques.

ANNE L : AU SECOURS, Y’ A QUELQU’UN ?

La bascule se fait d’une seconde à l’autre L est arrachée à sa mère. Des gendarmes surviennent pour l’emporter sans rien lui expliquer. Le soir même, elle atterrit dans un commissariat de village. A douze ans, elle doit répondre à des questions visant à lui faire dire l’inceste que son père a perpétré sur elle. Elle répond, elle dit l’inimaginable qu’elle a vécu pourtant sans comprendre la portée de ses paroles. Elle est deux : celle qui était avec sa mère quelques heures auparavant et une autre, une étrangère à elle-même, à qui on extirpe le crime commis. Elle doit parler, sans ménagement, sans explications, sans compréhension, sans le moindre soutien psychologique.

Les gendarmes ne savent pas quoi faire de cette fillette tétanisée, choquée, déchirée.

La nuit suivante, comme les quelques semaines qui suivront, elle la passera dans un hôpital psychiatrique perdu dans les montagnes du département. Personne ne lui apportera là-bas, le moindre soin SPECIFIQUE à sa situation d’incestée. Peu capable de parler, le silence des soignants ne l’incite pas à dire.

L, suite à une décision de justice, est placée chez une tante paternelle, après la déchéance parentale de ses géniteurs. La juge pour enfants a dit à la famille de ne pas lui poser de questions. Elle a treize ans, doit s’adapter à une autre vie, avec des adultes qu’elle ne connaît pas. Elle sombre dans un silence né de l’injonction de la magistrale, qui sera renforcé par le tabou de l’inceste et qui lui forgera au cours du temps une seconde personnalité. Cette absence de mots deviendra vite un refuge et la lecture, avec ses mots écrits, son salut. Elle lit tout et n’importe quoi, partout, toujours.

La juge, par ses ordres de silence, a placée L dans une gangue sans paroles. Elle vit une véritable déchirure, coupée entre son passé et ce présent étranger. Personne jamais ne lui parle, ne tend une perche à des mots qui seraient pourtant nécessaires et bienfaisants.

Alors L se tait, terriblement. Pleure, inlassablement.

L est à présent lycéenne. A dix-huit ans, elle vit seule dans une petite chambre. Elle se gère comme elle peut. Lors de son année de première, elle sèche souvent les cours, d’autant plus facilement qu’elle n’a plus de référent adulte. Elle reçoit des courriers de l’établissement, auxquels elle ne répond pas.

Un matin, elle entend son nom hurler dans les haut-parleurs du préau : mademoiselle Machin est appelée au bureau des CPE. Voici la teneur des reproches qu’on lui adresse : « Vous avez manqué de nombreux cours ce trimestre et vous n’avez même pas la politesse de répondre à nos courriers ». L s’imaginait naïvement que l’institution scolaire se serait enquise de la raison de ses absences, du pourquoi de sa jeune vie en autonomie précoce, des raisons de sa démotivation. Mais non, ce matin-là, elle n’a obtenu qu’une leçon de courtoisie : silence radio entre les murs du bureau.

Malgré les chutes de notes, les absences, les difficultés de concentration, pourtant relevées sur les bulletins, jamais un membre de l’institution scolaire n’a tendu ses oreilles à une parole possible de L, ne l’a sollicitée. A l’inverse, une enseignante lui a asséné un jour cette phrase terrible : « Vous, vous n’aurez jamais votre bac ». Eh bien si, L l’a décroché, son bac, une année où les taux de réussite ont été de soixante pour cent.

L est étudiante, en Lettres Modernes. Sa passion insatiable pour la lecture lui a ouvert les portes de la Fac de Lettres. Elle vient de vivre une relation chaotique avec un garçon. Au début, elle a fait semblant puis très vite, elle n’a plus supporté qu’il la touche. Elle lui a expliqué son histoire. Il est parti. C’est le week-end. Ses quelques amis sont rentrés chez leurs parents. L est seule dans sa chambre d’étudiante. Elle pleure à n’en plus finir. Elle appelle un médecin dont une amie lui a donné les coordonnées. Lors du rendez-vous, elle lui décrit la situation. « On ne peut pas raconter des choses aussi terribles comme ça, ça ne m’étonne pas que votre petit ami soit parti en courant ». L qui cherchait du soutien, repart avec un affreux sentiment où se mêlent étrangeté et culpabilité. Apparemment, elle serait responsable de la fuite de son ami. Apparemment, le remède serait le silence et sa parole, un traumatisme pour ses proches.

L est désormais professeur de Lettres Modernes. Elle traîne toujours cette impression d’être coupée en deux, encore plus depuis qu’elle travaille avec d’autres, des gens normaux qui parlent. De leurs enfants, de leurs conjoints, de leurs parents, de leur normale vie banale, de ces sujets qui, en les reliant, la délient. On dit d’elle qu’elle est mystérieuse et qu’elle fait preuve de froideur à l’occasion. L ne cherche pas à se distinguer. Simplement elle n’a pas de sujets de conversation communs à partager autour de la machine à café. Vous pouvez dire de votre père qu’il est endetté, qu’il est alcoolique, qu’il est atteint d’une maladie incurable, qu’il vous a frappé même, mais vous ne dites pas de votre père qu’il est incestueux (combien le mot « incestueur » serait opportun !). Donc L se ferme sur de nombreux sujets et passe pour une prof un peu fière, qui aime entretenir le mystère.

Un jour, au boulot, n’en pouvant plus de ne pouvoir se raconter, elle a tenté d’échanger avec une collègue autour de ses traumatismes familiaux, histoire de délester quelque peu son fardeau. Peine perdue : on lui a fait comprendre que certains sujets s’abordaient chez le psy et on l’a éconduite. Quelques mois après, L a eu un problème de santé, qu’elle a cru grave. Elle en a parlé à cette même personne qui s’est montrée toutes oreilles dehors « Les ennuis de santé, c’est pas pareil, ça peut arriver à tout le monde ». Le passé de L n’a pas droit de cité autour de la machine à café.

Après le boulot L se distrait parfois en faisant de la couture : elle a ainsi confectionné une housse de canapé avec un tissu longuement choisi, qu’elle a orné d’un motif en coton bleu. Ce travail lui a pris des heures. Elle n’en a tiré, malgré les compliments reçus, aucune fierté : L ne sait pas ce dont il s’agit. Face aux compliments, elle se fait passoire. Faut dire qu’on n’a jamais beaucoup flatté son égo.

L, dans sa quête de guérison, a longtemps cherché des groupes de parole de victimes d’inceste. Tâche ardue s’il en fut. Elle a frappé un jour à la porte d’un Planning familial. On lui a indiqué un groupe de paroles de victimes de violences sexuelles. Or L cherchait un dispositif particulier pour victimes d’inceste. Son interlocutrice lui a rétorqué que les séquelles étaient similaires et qu’il n’était pas judicieux d’établir de comparaisons. C’est ainsi que L est repartie déçue et mal à l’aise, lestée d’un nouveau fardeau, celui d’une culpabilité tout juste héritée : L considèrerait à tort que l’inceste crée plus de souffrances que le viol « classique ». L ne pense pas ainsi. Elle aimerait simplement qu’on reconnaisse aux incestées des troubles spécifiques afin de rendre possible une GUERISON.

L’insomnie et sa jumelle, l’angoisse, sont devenues pour L de fidèles compagnes de soirée. Peur du lendemain, de ne pas assumer, peur de ne pas se réveiller, peur des cauchemars atroces qui terrorisent ses nuits, peur du cortège d’idées noires au réveil, autant de pieuvres qui lui vrillent le cerveau quand d’autres savourent le sommeil. Pas grave, L a sa trousse de médicaments, à portée de main. De toutes façons, y a plein de gens qui ont des problèmes pour dormir, c’est banal, dit son médecin.

Une pieuvre tenace : la terreur du secret révélé. Contorsionnée dans son lit, L compte les personnes à qui elle a raconté son histoire : leur nombre, tout faible soit-il, la terrorise. Son cerveau s’affole sous l’attaque de scénarios interminables et absurdes. Et si sa collègue allait dire ça au principal de son collège ? Et s’il la virait ? Et si les élèves savaient ? Et si les parents l’apprenaient ? Et si, si, si ??? Scénarios de démolition programmée dont aura raison une auto thérapie : cachets clopes…

Au cours de ses lectures, L a un jour lu ceci : les victimes d’inceste ont une espérance de vie qui peut être réduite jusqu’à vingt ans par rapport à la population de base. Ça lui a fait un sacré choc.

L, à bout de souffrances, a connu deux longues hospitalisations en milieu psychiatrique. Pas une fois on ne lui a proposé de traitement approprié à ses troubles. Une infirmière s’en est même excusée. Finalement, comme on ne lui parle jamais de sa pathologie spécifique, L se croit malade imaginaire. C’est comme si L, ses séquelles spécifiques et son passé, n’avaient pas de véritable existence. D’ailleurs, comment pourrait-on traiter une pathologie que l’on n’identifie pas ?

En écrivant, L souhaite que son histoire personnelle serve un but collectif, forme un pont entre les victimes. Or, un psychiatre auquel elle s’est confiée, après lecture du texte, lui assène cette phrase autoritaire : « Vous écrivez pour vous, parce que c’est nécessaire. Aussi poignant soit-il, ça n’est qu’un témoignage personnel ». L y réfléchira à deux fois avant de livrer ses écrits à un interlocuteur « compétent ». Elle est disposée à accepter la critique, pas l’oblitération des enjeux de son écriture.

Certains hivers L a la grippe. Elle note ses symptômes, se rend chez le médecin qui établit un diagnostic et lui donne un traitement.

Certains soirs L sombre dans un désespoir aigu, agressif, qui la ronge jusqu’à l’âme. Elle ne sait à quelle porte frapper. Appeler une amie en pleine nuit, déranger les pompiers ? Allez, deux ou trois cachetons de plus, et ça ira mieux demain…

Des médocs, L en a ingurgité des paquets, depuis son adolescence, pour dormir le soir, pour un peu de joie artificielle le matin, pour neutraliser l’anxiété le jour : des pseudo- pansements qui ne guérissent pas. Un jour d’août, elle s’est rendue d’urgence dans un CMP car une terrible nouvelle venait d’affecter sa famille. Elle souhaitait de l’aide humaine. Réflexe immédiat de l’infirmière : « Vous avez un traitement ? On peut voir avec le psychiatre et l’adapter… L a refusé. Ce n’est pas ce qu’elle était venue chercher…

L ne voit pas la vie comme une ordonnance infinie.

Combien de fois L a-t-elle entendu cette phrase ? « Mais ça fait longtemps, t’étais enfant, maintenant tu as vingt ans (ou trente, quarante, cinquante, selon…). Passes à autre chose ». Ces amis, médecins, psychologues, qui vous veulent du bien… L n’a jamais vu de date de péremption sur ses bagages douloureux.

Si la souffrance est désormais à obsolescence programmée, prière de la mettre au courant…

 COMMENTAIRES : LES EFFETS DELETERES DES DESAVEUX

Sommes-nous sortis de l’ère de la suspicion à l’égard des victimes et entrés, comme le soutiennent Fassin et Rechtman (2007), dans celle d’une reconnaissance généralisée des dommages engendrés par toutes formes de violences ? Il s’agit incontestablement d’une tendance profonde émergeant au 19ièmesiècle dans les sociétés occidentales (Pignol, 2011), mais elle ne va pas sans susciter des résistances multiples. Certes la prise en compte des victimes commence d’inspirer des politiques en leur faveur mais ces fragmentsmontrent encore quel chemin reste à parcourir, en particulier chez les professionnels et les institutions en premier lieu concernés. L’on peut même se demander si nous ne nous trouvons aujourd’hui dans une période active de résistance à leur développement, comme semblent en attester, entre autres choses, le fait que l’inceste (comme les violences conjugales) ne puisse toujours pas véritablement figurer comme tel dans le code pénal, ou encore la difficulté à décider d’une présomption de non consentement en cas de pénétration sexuelle sur un mineur.

DESAVEUX ET TRAUMAS SECONDS

L’on a beau jeu, encore aujourd’hui, de s’étonner, quand ce n’est pas de leur en faire le reproche, que les victimes n’aient pas parlé de ce qu’elles avaient subi, ou bien trop tardivement pour en être crédibles. C’est méconnaitre les raisons de leur silence, qui est souvent pour un temps plus ou moins long la moins pire des solutions, une forme de protection si ce n’est une véritable stratégie de survie psychique et sociale. C’est méconnaitre encore le fait qu’elles aient souvent parlé et que ce silence qui leur est reproché n’est souvent que l’écho de la surdité à laquelle elles avaient pu se heurter : ce silence-là n’est pas le leur mais celui des personnes ou des institutions à laquelle elles ont en vain tenté de s’adresser.

Bien qu’ils fassent encore l’objet de trop rares réflexions théoriques et cliniques, les effets dévastateurs de telles surdités et ont été depuis longtemps décrits. Avec une notion profondément originale, celle de « désaveu », le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi avait mis en lumière l’importance des réactions négatives de l’autre parent aux allégations d’agressions sexuelles de l’enfant, faisant de celles-ci un facteur traumatique à part entière, au moins aussi important que les violences sexuelles et éducatives elles-mêmes. Il pouvait écrire en 1931 : « Le pire, c’est vraiment le désaveu, l’affirmation qu’il ne s’est rien passé, qu’on n’a pas eu mal, ou même d’être battu et grondé lorsque se manifeste la paralysie traumatique de la pensée ou des mouvements ; c’est cela surtout qui rend le traumatisme pathogène ».

Plus récemment, sous le terme de « traumatisme second », C. Barrois (1988) développera des considérations très proches, et fera un facteur traumatique de toutes les réactions négatives auxquelles peut se heurter une victime de la part non seulement de son entourage mais aussi de la société dans son ensemble : « Ce traumatisme second est la répétition, sans sa soudaineté, de la solitude, de la déréliction et de la détresse du sujet, qui se trouve non plus seul, dans sa solitude absolue devant la perspective désespérée de sa propre mort (ou de son équivalent), comme le traumatisme psychique fondateur, mais au sein même de sa collectivité, absolument seul, malgré la présence des autres. ». Ce qui peut être à l’origine de ce traumatisme second, c’est la confrontation du victimé à toutes les réactions négatives auxquelles il peut se heurter : indifférence, hostilité, soupçon de simulation, incompréhension, culpabilisation… Les conséquences observables en sont une rechute ou une aggravation des troubles.

TRAUMA, DESAVEUX, AUTO-DESAVEUX

Contre les thèses freudiennes, Ferenczi en viendra au plan métapsychologique à devoir réhabiliter « l’importance du traumatisme et en particulier du traumatisme sexuel comme facteur pathogène » (1938). Et il décrira de façon affinée les conséquences psychiques très particulières de tels abus, bien différentes du refoulement névrotique. La fragmentation psychique qui résulte de la violence, conjuguée aux effets des désaveux qui peuvent être opposés à la reconnaissance de sa réalité, aura notamment des effets directs sur sa représentation possible : « Si l’enfant se remet d’une telle agression… sa confiance dans le témoignage de ses propres sens est brisée » (1935). L’on trouve chez Ferenczi de nombreuses formules pour dire la catastrophe intime qu’engendrent violences sexuelles et éducatives, ainsi que les modalités d’aménagements internes qu’elles nécessitent pour y survivre. Des notions novatrices se veulent en rendre compte, en particulier celle d’ « identification à l’agresseur » dont il faudrait mieux dire qu’elle est une « introjection » de force de sa responsabilité, dès lors endossée par un enfant devenu à la fois « innocent et coupable » ; introjection car l’on connait maintenant mieux les « stratégies de décriminalisation » déployées par un agresseur affirmant son impunité (Villerbu, 2017) et qui peuvent faire l’objet d’une semblable incorporation par l’enfant abusé, et aussi par l’entourage. L’on pensera également à la différenciation faite entre défenses alloplastiques et défenses autoplastiques, toujours aussi éclairante tant la clinique victimologique en fournit des exemples au quotidien.

Traumatismes et désaveux conjugués se font ainsi auto-désaveux (se nier soi-même comme victime), véritables modalités d’adaptation de survie formées au prix d’un ajustement des repères internes au « système agresseur » d’un sujet en désaveu de lui-même, de ses sens, de ses éprouvés, et de sa souffrance ; métamorphose en une conscience coupable et responsable, sans plus aucun auteur ni victime, sans plus même de violence. L’on commence à peine à en mesurer les conséquences multiples au long cours, en termes de vulnérabilités psychiques, physiques, relationnelles, sociales, responsables de parcours d’existence chaotiques et de modes de vie problématiques, et exposant notamment à de nouvelles victimisations.

DESAVEUX DISCIPLINAIRES ET PROFESSIONNELS

Parmi les modalités de désaveu les plus destructrices auxquelles peuvent se heurter les sujets victimes il est celles que peuvent leur opposer les professionnels de tous domaines. Des écrits des premières féministes à des travaux contemporains, comme ceux de G. Lopez (2013) ou encore de M. Salmona (2018) dénonçant le déni généralisé des violences sexuelles et des maltraitances sur les enfants, l’histoire est faite des résistances du monde médico-psychologique à prendre la mesure des retombées singulières des violences sexuelles sur leurs victimes.

Ferenczi, encore lui, avait en son temps dénoncé certains aspects de la situation analytique allant totalement à l’encontre de sa visée thérapeutique car ils avaient pour le patient valeur d’une véritable répétition du trauma : « La situation analytique… ne diffère pas essentiellement de l’état de choses qui autrefois, c’est-à-dire dans l’enfance, l’avait rendu malade » (1938). Et l’on connait les effets dramatiques de la généralisation de la thèse de l’après-coup freudien à toutes situations cliniques, conduisant à ne questionner que les échos inconscients qu’a pu avoir une violence, sans prise en compte effective de la réalité de celle-ci et de ses effets destructeurs (Lopez, 2013).

Ces postions non discutées conduiront chez certains à une forme d’hégémonie de la pensée thérapeutique, tout particulièrement dans le domaine de l’enfance. C’est incontestablement là que peuvent s’observer les antagonismes les plus radicaux, selon la priorité accordée soit à la dimension juridique au nom de la protection de l’enfant, soit à la dimension « thérapeutique » au nom du devenir psychique de celui-ci. Partant, deux positions psy s’y affrontent selon qu’est mis en avant un impératif psychothérapeutique pour lequel le processus judiciaire constitue un obstacle ou à tout le moins une gêne, ou un impératif de signalement et de protection sans lesquels l’intervention psy sera jugée complice passive des maltraitances (Nisse et Sabourin, 2004).

Nous voudrions ajouter à cette histoire d’un désaveu scientifique généralisé un chapitre moins mentionné et qui pourtant a eu des effets profonds jusque récemment, selon P. Le Maléfan (2006) et, peut-on penser, encore aujourd’hui sous formes renouvelées. Il s’agit de la théorie de la mythomanie d’E Dupré, psychiatre et médecin légiste. Elle remonte à 1905. Par le terme de mythomanie, Dupré désignait « la tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge et à la création de fables imaginaires », « …tendance constitutionnelle qui pousse certaines catégories d’individus à mentir, à simuler et à inventer, par l’activité pathologique de l’imagination créatrice, des fables et des situations dépourvues de réalité objective sous forme, soit de récits oraux ou écrits, soit de simulations d’états organiques anormaux, qu’on peut considérer comme mensonges objectifs ». Elle se retrouve chez tous les enfants, en raison de leur immaturité physiologique mais aussi de leur extrême suggestibilité. Le texte de Dupré se conclut tout « naturellement » par un ensemble de recommandations médico-légales à destination des experts : « Le témoignage de l’enfant doit toujours être considéré, sinon comme irrecevable, au moins comme extrêmement suspect, et n’être accepté que sous bénéfice d’inventaire et de contrôle… On doit toujours rechercher, chez l’enfant, les éléments de la suggestion étrangère, volontaire ou involontaire, de la part de l’entourage : parents, maîtres, etc. Les magistrats ne devraient, en aucun cas, accorder au témoignage de l’enfant, une valeur effective ou morale que celui-ci ne peut comporter ; et le devoir du médecin-légiste est d’éclairer les magistrats sur le peu de valeur probante que comportent, à toutes les phases de la juridiction, les témoignages ou les renseignements émanés de l’enfant ».

Désaveu exemplaire s’il en est, en ce qu’il montre a contrarioque la reconnaissance des violences faites aux enfants ne peut aller sans une mise en question de nos normes et valeurs collectives, ici relatives à l’autorité parentale et au statut de l’enfant. La mythomanie de Dupré en effet participait d’un mouvement de réaction aux textes de loi de 1889 et 1898 restreignant l’autorité paternelle en rendant notamment possible sa déchéance en cas de mauvais traitements sur l’enfant (Vigarello, 2005). Quant aux violences à caractère sexuel, les travaux historiques de G. Vigarello (2000) montrent tout le chemin qu’il a fallu parcourir pour leur reconnaissance, contre notamment l’importance longtemps accordée à l’honorabilité des protagonistes aux dépens des faits eux-mêmes. Il faudra également que s’ouvre une réflexion de fond sur ce qu’est le consentement, dont l’actualité montre à quel point elle reste sur de nombreux points encore à développer.

TEMOIGNER

A supposer réunies conditions les plus favorables possibles au recueil de la parole des victimes, quand bien même elle ne se verrait opposer aucun désaveu, tout ne saurait être résolu pour autant.

Tout témoignage, quelle que soit sa forme, se heurte ainsi à un véritable dilemme : dire l’indicible. Dire au prix d’un risque de réduction aux catégories communes de l’expérience qui lui fait perdre ce qui en est le propre, à savoir son caractère extrême, sidérant à en demeurer ineffable ; se taire au risque de la déréliction, d’un récit intérieur qui ne parvienne pas à se constituer comme tel et conserve entier le pouvoir délétère de la violence.

A minima, pour qu’une violence puisse être désignée comme telle, il faut au moins qu’elle trouve dans le champ social, médical, psychologique, juridique…, une inscription possible, c’est-à-dire un ensemble de signifiants collectifs à la mesure de sa nature et de sa gravité. L’émergence récente de la notion de harcèlement (au travail, dans le couple, à l’école…) est à cet égard exemplaire dans la mesure où elle a permis à beaucoup de circonscrire, désigner et donner forme et signification à des situations vécues jusqu’alors hors toute appréhension possible.

PENSER D’AUTRES MODALITES D’ACCOMPAGNEMENT PSYCHOLOGIQUE

Ferenczi, toujours lui, prendra la pleine mesuredu poids des désaveux dans les problématiques psychotraumatiques et il fera de la reconnaissance par le thérapeute de la réalité des violences subies une condition première, fondamentale. Ainsi : « Il apparait que les patients ne peuvent pas croire, ou pas complètement, à la réalité d’un événement, si l’analyste, seul témoin de ce qui s’est passé, maintient son attitude froide, sans affect et comme les patients aiment à le dire, purement intellectuelle, tandis que les événements sont d’une telle nature qu’ils doivent évoquer en toute personne présente des sentiments et des réactions de révolte, d’angoisse, de terreur, de vengeance, de deuil et d’apporter une aide rapide, pour éliminer ou détruire la cause ou le responsable » (2006).

Il est souvent opposé que le travail psychothérapique ne saurait avoir pour objet de chercher à déterminer si ce que le patient dit est vrai, qu’il s’agirait d’entendre sa souffrance sans jamais prendre parti sur la nature réelle ou fantasmatique de ce dont il témoigne et que, s’il est effectivement victime, ce ne peut être qu’à la justice d’en décider. Or il ne s’agit pas chez Ferenczi de vérifier ce qui peut être évoqué par le patient, les traces psychiques si singulières laissées par les violences ainsi que le positionnement transférentiel dans la situation thérapeutique (en particulier la crainte omniprésente de ne pas être cru) se suffisant à eux-mêmes.

Création d’espaces spécifiques comme des consultations spécialisées en milieu ouvert et en milieux hospitaliers (Pignol et Galinand, 2016), modalités d’accueil et de recueil de ce dont les victimes peuvent encore témoigner, recherche d’étayages sur des représentations collectives ainsi que sur d’autres témoignages dans un travail de groupe de pairs victimes des mêmes formes de violence, constituent les conditions minimales d’un tel accompagnement. Celui-ci visera en premier lieu : – à comprendre ce que fut ou est encore la situation victimale, ses effets destructeurs, les désaveux multiples qui ont pu lui être opposés ; – à en rechercher et concevoir des représentations et des mises en forme et en récits qui puissent à la fois en dire l’anormalité fondamentale et les valeurs collectives et restauratrices qui puissent leur être opposées.

Source et bibliographie : Thyma