Émotions

La Thérapie Holotropique

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Le mot en Grec ancien pour blessure est trauma. En termes simples, le traumatisme est une expérience profondément perturbante qui crée un stress extrême et submerge le corps et l’esprit.

Le médecin Gabor Maté, expert en traumatologie, dit qu’avec le traumatisme, “nous perdons le lien avec notre propre essence”. Il suggère que le traumatisme est moins lié aux événements qu’à la perte de avec soi-même, comme si nous avions perdu notre sagesse, notre force et notre joie de vivre.

D’un point de vue holistique, guérir d’un traumatisme signifie apprendre à ressentir de nouveau le sens de notre moi avec toute sa palette d’émotions et d’expériences physiques.

Gérer les traumatismes et trouver la bonne option de traitement est une décision très personnelle.

Les approches de médecine alternative peuvent soulager les patients qui ne peuvent être adéquatement soutenus par d’autres techniques.

La Respiration Holotropique est une démarche puissante d’exploration de soi et d’autonomisation personnelle qui repose sur notre sagesse intérieure innée et sa capacité à nous conduire vers une transformation positive ainsi que la plénitude.

Décomposé, le mot holotrope vient du grec holos, qui signifie entier et trepein, qui signifie se déplacer vers. Ainsi, holotrope peut se traduire par mouvement vers la plénitude.

Bien qu’il s’agisse d’une pratique intense, la Respiration Holotropique a de grands avantages pour ceux qui veulent l’essayer. Puisqu’elle a été développée pour permettre aux patients de faire face aux traumatismes, elle a fait ses preuves en tant que forme de psychothérapie.

LE DÉVELOPPEMENT DE LA THÉRAPIE HOLOTROPIQUE.


La Respiration Holotropique a été conçue par Dr. Stanislav Grof et Christina Grof, chercheurs formés en thérapie psycho-analytique. Alors qu’ils étudiaient les effets du LSD, les Grofs se sont intéressés aux états de conscience modifiés, ou états non ordinaires, et à la façon dont ils pouvaient aider les gens à faire face à leur traumatisme. Ils ont donc cherché à mettre au point une méthode permettant d’obtenir une expérience psychédélique par la respiration uniquement, à des fins d’exploration de soi et de guérison intérieure.

La Respiration Holotropique est une respiration intense ayant pour but d’amener les patients à transcender la conscience comme moyen de guérison. Plus précisément, la Respiration Holotropique intègre des respirations courtes et intenses suivies de respirations longues et profondes. Pour cette raison, beaucoup considèrent que la Respiration Holotropique est une pratique méditative bien plus intense.

COMMENT EST-ELLE PRATIQUÉE?

La Respiration Holotropique est le plus souvent pratiquée en groupe. On peut également faire des séances individuelles ou dans le cadre d’une retraite.
Les gens sont placés en binôme dans un groupe. Il y a un “respirateur” et un “gardien”.
Le gardien n’aide le respirateur qu’en cas de besoin. Il s’assure que le respirateur est en sécurité et qu’il est soutenu pendant la séance. Un intervenant guide la séance. Des instructions sont données pour augmenter la vitesse et le rythme de respiration. Le respirateur doit respirer plus vite et plus profondément tout en gardant les yeux fermés.
Une session peut durer de 2 à 3 heures au total.
Le respirateur est couché sur un tapis pendant toute la durée de la séance. Une musique répétitive joue. Ceci permet au respirateur d’entrer dans un état de conscience modifié (semblable à celui d’un rêve bien vivant). La musique commence avec des tambours, puis atteint son apogée avant de passer à une “musique du cœur”. De là, elle finit par se transformer en musique méditative.
La séance est non limitative. Cela signifie que chaque personne est capable de trouver son propre sens et d’atteindre la découverte de soi. Les personnes qui respirent peuvent faire des sons et bouger de la manière qui leur convient.
Ensuite, les participants dessinent des mandalas de cette expérience et discutent de ce qui s’est passé. Il peut s’agir de ré-expériences de traumatismes passés, de sentiments de joie ou du développement d’une conscience spirituelle.
Les personnes qui respirent et les gardiens échangent leurs rôles à chaque séance.
Il n’y a pas un schéma particulier quant au changement à atteindre pendant les séances. Les participants sont libres de travailler sur tout ce qui se présente à eux lorsqu’ils entrent dans l’état modifié. C’est l’hyperventilation qui entraîne une altération de l’état de conscience due à une privation d’oxygène dans le cerveau.

Les adeptes de cette technique soutiennent que cet état modifié permet aux individus d’accéder à des parties de l’esprit qui ne sont habituellement pas accessibles, ce qui peut inclure des souvenirs réémergents d’événements passés.

QUE RESSENT-ON ?

Une question fréquente est de savoir ce que cela fait de participer à un travail de Respiration Holotropique ? Il peut sembler effrayant de respirer de cette façon, et vous pouvez vous inquiéter des effets que vous allez ressentir. Plutôt qu’un état de conscience modifiée, certains préfèrent l’appeler “état de conscience non-ordinaire” pour signifier que cela n’a pas nécessairement les connotations négatives d’états modifiés.

Pour avoir une idée générale, faire un rêve est un concept assez similaire. La Respiration Holotropique est une expérience qui est censée amener la personne dans une dimension plus profonde du moment présent et à voir les choses de manière plus colorées que dans la réalité.

BIENFAITS

Il n’y a pas suffisamment de recherches pour appuyer les bienfaits thérapeutiques de la Respiration Holotropique dans les troubles psychologiques tels que la dépression et l’anxiété. Cependant, certaines données suggèrent que cela peut être utile pour la relaxation, pour soulager le stress, pour la croissance personnelle et pour la conscience du soi. Il est recommandé de pratiquer la Respiration Holotropique en parallèle à une thérapie conventionnelle, plutôt que de l’utiliser en remplacement de celle-ci.
Passer du temps dans un climat de confiance, se concentrer sur des préoccupations de vie plus profondes, apprendre à soutenir les autres, apprendre à faire confiance à sa capacité de se guérir et apprendre la compassion font partie des bienfaits possibles.

RISQUES POTENTIELS

Il y a certains risques possibles à pratiquer la Respiration Holotropique. Cette technique suscite des craintes en ce qui concerne la détresse qu’elle peut causer chez les personnes vulnérables, telles que les personnes susceptibles de développer des psychoses. De plus, il existe d’importants risques médicaux d’hyperventilation. La réduction du dioxyde de carbone et autres altérations de la chimie sanguine peuvent entraîner des étourdissements, des évanouissements, des faiblesses, des spasmes au niveau des mains et des pieds et même des convulsions.

Comme le processus de la Respiration Holotropique vise une ” expérience profonde “, il est possible que des sentiments désagréables apparaissent, ce que l’on appelle aussi une ” crise de guérison “. En effet, cette technique est controversée parce qu’elle implique l’amplification possible des symptômes de façon potentiellement problématique.

Qui ne devrait pas pratiquer?
Cette technique peut provoquer des changements physiques et émotionnels intenses. Par conséquent, il existe une liste de critères spécifiques pour lesquels la pratique est déconseillée. Il est recommandé de discuter des risques possibles avec un professionnel de la santé avant de vous lancer dans cette pratique alternative, surtout si vous souffrez des symptômes suivants :

Maladies cardiovasculaires
Crises cardiaques, hypertension artérielle et angine de poitrine
Glaucome ou décollement de la rétine
Blessure ou opération chirurgicale récente
Toute condition qui exige que vous preniez des médicaments
Crises de panique ou psychose
Crises d’épilepsie
Troubles psychologiques sévères
Anévrismes (ou antécédents familiaux)
et aussi en cas de grossesse ou d’allaitement

Les émotions intenses qui émergent au cours d’une séance holotropique sont également source de préoccupation. C’est pourquoi on recommande le travail holotropique dans le cadre d’une thérapie continue pour aider les personnes à surmonter les émotions personnelles intenses et/ou les souvenirs douloureux qui peuvent survenir.

TECHNIQUES DE RESPIRATION HOLOTROPIQUE

Nous vous recommandons de consulter un centre de thérapie holotropique si vous êtes intéressé, mais si vous souhaitez chez vous, commencez par trouver un endroit frais et sombre.

Placez un tapis confortable sur le sol et allongez-vous. Fermez les yeux, relâchez toute tension dans vos muscles et commencez par prendre quelques respirations relaxantes.

Lorsque vous vous sentez prêt, approfondissez votre respiration. Inspirez par le nez et poussez le ventre aussi loin que possible. Regardez votre estomac diminuer à mesure que vous expirez.

Puis commencez à accélérer votre respiration. Gardez l’esprit clair ; vous pouvez répéter “Inspirez, expirez” tranquillement à vous-même.

Continuez ce processus jusqu’à ce que vous vous sentiez entrer dans un état modifié ou lorsque vous êtes prêt.

AUTRES MÉTHODES DE RESPIRATION EN CAS DE STRESS

La Respiration Holotropique peut être une option thérapeutique envisageable, mais comme pour toute chose qui repousse vos limites, assurez-vous d’en discuter préalablement avec votre médecin ou thérapeute.

Si la méthode du Dr Grof ne vous ressemble pas, ou si vous souhaitez explorer d’autres techniques de gestion du stress et de l’anxiété, renseignez-vous sur les méthodes suivantes :

Pleine conscience
Relaxation musculaire progressive
Méditation avec Thich Nhat Hanh ou Deepak Chopra
Méditation pour l’anxiété

Pour approfondir, vous pouvez lire le livre What Happened? Re-presenting Traumas, Uncovering Recoveries, dont vous pouvez trouver un extrait sur Google Livres

Sources:

Very well mind / Spire / DeepH

Abus physique

Comprendre et traiter les survivants de l’inceste

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Les adultes qui ont été victimes de violence pendant leur enfance présentent un défi particulier pour les thérapeutes. Par exemple, ces clients ont souvent de la difficulté à établir et à maintenir une alliance thérapeutique. Leur vision du thérapeute peut rapidement passer de très favorable à très défavorable en fonction de leurs états émotionnels fluctuants. De plus, ils peuvent anxieusement penser que le thérapeute va les abandonner et ainsi augmenter la pression sur le thérapeute pour qu’il leur prouve le contraire. Ironiquement, les tentatives de sécurisation de la part du thérapeute peuvent en fait avoir pour effet de valider les craintes d’abandon chez ces personnes.

Pour nombre d’entre eux, la méfiance à l’égard des gens en général en est la cause – et souvent pour à juste titre. Cet article explore les aspects psychologiques et interpersonnels de l’abus sexuel d’un enfant par un parent et son traitement, avec une emphase particulière sur sa relation au traumatisme de la trahison, la dissociation et le trauma complexe.

Les mauvais traitements infligés aux enfants par leurs parents, quels qu’ils soient, constituent une expérience particulièrement négative qui touche souvent les survivants à des degrés différents au cours de leur vie. Cependant, l’abus sexuel d’enfant commis par un parent ou un autre membre de la famille – c’est-à-dire l’inceste – est associé à des symptômes psychologiques et des blessures physiques particulièrement graves pour de nombre de survivants. Par exemple, les survivants de l’inceste père-fille sont plus susceptibles de se sentir dépressifs, meurtris et psychologiquement blessés que les victimes d’autres types de violences. Ils sont également plus susceptibles de déclarer avoir été éloignés de l’un ou des deux parents et d’avoir été méprisés lorsqu’ils ont voulu relater leur expérience. Les autres symptômes incluent une faible estime de soi, le dégoût de soi, la somatisation, une faible auto-efficacité, des difficultés interpersonnelles omniprésentes et des impressions de saleté, d’inutilité, de honte et d’ impuissance.

L’une des conséquences particulièrement dommageable de l’inceste est l’association traumatique, dans laquelle les survivants incorporent les idées aberrantes de leurs agresseurs au sujet de la relation incestueuse. Ainsi, les survivants associent souvent l’abus à une forme de relation affective qui, par la suite, influence négativement leur choix de relations amoureuses. Cela peut souvent mener à une série de relations abusives.

Selon Christine Courtois (Healing the Incest Wound : Adult Survivors in Therapy) et Richard Kluft (“Ramifications of Incest” – Psychiatric Times), une plus grande sévérité des symptômes est corrélée à :Durée d’abus plus longue / Épisodes fréquents d’abus / Pénétration / Degré élevé de force, de contrainte et d’intimidation / Inceste transgénérationnel / Un agresseur de sexe masculin / Proximité de la relation / Participation passive ou volontaire / Avoir une réponse physique au stimuli / Blâme de soi et honte / Inceste observé ou signalé qui se poursuit / Blâme parental et jugement négatif / Échec des réponses institutionnelles : honte, blâme, efforts inefficaces / Début à la petite enfance

L’inceste qui commence à un jeune âge et se poursuit pendant de longues périodes – la durée moyenne de l’inceste étant de quatre ans – entraîne souvent des comportements d’évitement (par exemple, le fait d’éviter des relations et divers phénomènes dissociatifs). Ces techniques d’adaptation développées à la suite du traumatisme constituent le fondement des interactions interpersonnelles présentes et futures et deviennent souvent des réponses immédiates à tous ou partie des situations de stress.

Plus que tout autre type de violence envers les enfants, l’inceste est associé au secret, à la trahison, à l’impuissance, à la culpabilité, à la loyauté conflictuelle, à la peur des représailles, à la culpabilité et à la honte de soi. Il n’est donc guère surprenant que seulement 30 % des cas d’inceste soient signalés par les survivants. (…)

Des études ultérieures sur les survivants de l’inceste ont révélé que le fait d’être érotisé tôt dans la vie perturbait la sexualité adulte de ces personnes. Comparativement aux groupes non soumis à l’inceste, les survivantes ont eu des rapports sexuels plus tôt, ont eu plus de partenaires sexuels, étaient plus susceptibles d’avoir des rapports occasionnels avec des personnes en-dehors de leur couple et étaient plus susceptibles de se prostituer. Ainsi, les survivants de l’inceste courent un risque accru de re-victimisation, souvent sans se rendre compte qu’ils sont victimes d’abus. Cette situation crée souvent de la confusion chez les survivantes car la frontière entre participation involontaire et volontaire à un comportement sexuel est floue.

Un article de Sandra Stroebel et ses collègues, publié en 2013 dans ”Sexual Abuse : A Journal of Research and Treatment”, indique que les facteurs de risque d’inceste père-fille sont les suivants Exposition à la violence verbale ou physique / familles qui acceptent la nudité père-fille / familles dans lesquelles la mère n’embrasse jamais sa fille (l’affection maternelle manifeste a été identifiée comme un facteur de protection contre l’inceste père-fille). / familles ayant un homme adulte autre que le père biologique à la maison (c.-à-d. un beau-père ou une figure paternelle de remplacement)

Enfin, des recherches qualitatives indiquent que, dans certains cas, les mères qui ont été victimes de violence sexuelle dans leur enfance contribuent à la succession d’événements qui ont mené à l’inceste père-fille, de façon délibérée ou non. De plus, dans les cas où une mère choisit l’agresseur plutôt que sa fille, l’abandon par la mère peut avoir un impact plus négatif sur sa fille que la violence elle-même. Ce rejet non seulement renforce le sentiment d’inutilité et de honte de la victime, mais lui suggère aussi qu’elle “méritait” en quelque d’être abusée. Par conséquent, la re-victimisation devient souvent la règle plutôt que l’exception, une prophétie qui se réalise d’elle-même et qui valide le sentiment dévalorisant que ressentent la victime à l’égard de son intégrité.

Au-delà du préjudice physique et psychologique causé par l’inceste père-fille, Courtois note que la dynamique familiale qui en résulte se caractérise par :le conflit parental / les messages contradictoires / la triangulation (parents contre l’enfant ou parents-victime contre l’autre parent) / le lien parent-enfant inapproprié dans un climat de déni et de secret

De plus, les victimes sont moins susceptibles de recevoir soutien et protection, en raison du déni et de la loyauté à la famille, que lorsque l’agresseur est en dehors de la famille ou un étranger. Ensemble, ces circonstances créent souvent chez les survivants un sentiment d’identité perverti et des relations faussées avec eux-mêmes et les autres. Si l’inceste commence à un jeune âge, les survivants développent souvent un sentiment inhérent de méfiance et de danger qui imprègne leurs perceptions des relations et du monde dans son ensemble.

Théorie du traumatisme de la trahison

La théorie du traumatisme de la trahison est souvent associée à l’inceste. La psychologue Jennifer Freyd a introduit le concept pour expliquer les effets du traumatisme perpétré par une personne dont dépend l’enfant. Freyd soutient que le traumatisme de la trahison est plus néfaste sur le plan psychologique que le traumatisme commis ou causé par un non tuteur. La théorie du traumatisme de la trahison postule que dans certaines conditions, la trahison nécessite une ” cécité de la trahison ” dans laquelle la personne trahie n’a pas conscience ou mémoire consciente de la trahison “, écrit Freyd dans son livre Trauma de la trahison : La logique de l’oubli de la violence envers les enfants.”

La théorie du traumatisme de la trahison est fondée sur la théorie de l’attachement et est cohérente avec l’idée d’adaptation pour empêcher la plupart ou toute information sur l’abus (particulièrement l’inceste). Sans cela, une conscience totale de la violence reconnaîtrait que la dénonciation de la trahison pourrait mettre en danger la relation d’attachement. Cette ” cécité à la trahison ” peut être considérée comme une réaction adaptative évolutive et non pathologique à une menace à la relation d’attachement avec l’agresseur, ce qui explique l’amnésie dissociative sous-jacente chez les victimes d’inceste. Dans ces circonstances, les survivantes ignorent souvent qu’elles sont victimes de violence ou elles se justifient, voire se blâment. Dans les cas graves, les victimes ont souvent peu ou pas de souvenirs de la violence ou une cécité complète de la trahison. Dans de telles conditions, la dissociation est vitale pour la victime, du moins pendant un certain temps.

Prenons le cas de Ann, qui a été agressée physiquement et sexuellement de façon répétée et grave par son père de 4 à 16 ans. À l’âge adulte, Ann n’avait que peu ou pas de souvenirs de la violence. À la suite de la violence, elle avait développé neuf autres identités, dont deux contenaient des souvenirs frappants de la violence sexuelle et physique. Grâce à la thérapie, elle a pu prendre conscience des neuf identités alternatives et de leurs fonctions, et y avoir accès. Bien qu’Ann ait exprimé son dégoût et sa colère envers son père, elle a aussi exprimé son amour pour lui. Il lui arrivait de regretter d’avoir révélé la violence, disant que “ce n’était pas si grave” et que la pire chose qui lui était arrivée était qu’elle avait perdu son “papa”. Durant ces moments, Ann a minimisé la gravité de l’abus, souhaitant avoir gardé le secret de l’inceste pour qu’elle puisse toujours avoir une relation avec son père. Il s’agissait d’un désir intermittent pour Ann qui s’est manifesté tout au long de la thérapie et même après.

Il est donc essentiel de comprendre les concepts d’attachement pour comprendre les traumatismes de trahison comme l’inceste. Autrement, les thérapeutes pourraient être enclins à blâmer les survivants ou pourraient se sentir confus et même repoussés par les comportements et les intentions des survivants. Pour de nombreuses survivantes, l’agresseur qui prend soin de l’enfant représente le meilleur et le pire de sa vie à différents moments de la vie. Elle a besoin d’empathie et de soutien, pas de blâme.

La dissociation

Tel que défini dans la cinquième édition du Manuel de Diagnostic et de Statistique des Troubles Mentaux, la dissociation est ” une perturbation et/ou une discontinuité dans l’intégration en temps normal de conscience, de mémoire, d’identité, de perception, de représentation corporelle, du contrôle moteur et du comportement “. En fonction de la gravité de l’abus, les expériences dissociatives peuvent interférer avec le fonctionnement psychologique à tous les niveaux. Les survivants de l’inceste subissent souvent des types de dissociation les plus sévères, comme le trouble dissociatif de l’identité et l’amnésie dissociative (l’incapacité de se rappeler des renseignements autobiographiques). Les expériences dissociatives sont souvent déclenchées par une menace perçue à un niveau conscient ou inconscient.

Comme nous l’avons déjà mentionné, la théorie du traumatisme de la trahison affirme que pour les victimes d’inceste, l’amnésie dissociative sert à maintenir le lien avec une personne dont on est attaché en excluant la connaissance des abus (la cécité de la trahison). En retour, cela réduit ou élimine l’anxiété au sujet de la violence, du moins à court terme. De plus, de nombreux survivants de l’inceste dans l’enfance se souviennent continuellement de la violence, ainsi que de l’anxiété et de la terreur qu’elle leur causait. Souvent, ces personnes trouvent un moyen de quitter leur foyer et leur agresseur. C’est moins souvent le cas pour les survivants qui souffrent d’amnésie dissociative ou de trouble dissociatif de l’identité.

La dépersonnalisation et la déréalisation déforment le sens de soi et son apport sensoriel de l’environnement à travers les cinq sens. Par exemple, les personnes qui ont vécu l’inceste signalent souvent que leur monde extérieur, y compris les personnes, les formes, les tailles, les couleurs et l’intensité de ces perceptions, peuvent changer rapidement et radicalement à certains moments. De plus, ils peuvent signaler qu’ils ne se reconnaissent pas dans un miroir, ce qui les amène à se méfier de leurs propres perceptions.

Comme l’a dit une survivant de l’inceste de 31 ans : “Pendant toutes ces années, tout en moi et autour de moi a été irréel, terne, morne, morcelé, distant.” C’est un exemple de dépersonnalisation / déréalisation. Elle a poursuivi : ” Ceci, avec les trous de mémoire, l’oubli et l’incapacité de se rappeler des choses simples de tous les jours, comme conduire une voiture ou se souvenir du processus étape par étape pour se préparer pour la journée, m’a fait sentir folle. Mais au fur et à mesure que je progressais en thérapie, mes perceptions de mon monde intérieur et extérieur devenaient plus claires, plus stables, plus lumineuses et plus distinctes qu’avant. Tout avait plus de sens et paraissait plus normal. Il m’a fallu des années pour voir le monde tel que d’autres le voient. De temps en temps, j’éprouve encore cette déconnexion et cette confusion, mais beaucoup moins souvent qu’avant.”

Au début, une menace réelle ou perçue déclenche les perceptions déformées du soi et de la réalité extérieure, mais elles finissent par devenir une manière préétablie de percevoir le monde. Des rapports comme celui-ci ne sont pas rares pour les survivants de l’inceste et sont souvent exacerbés au fur et à mesure que ces personnes se souviennent et intègrent leurs expériences traumatisantes dans un récit de vie cohérent. Pour de nombreux survivants, le sentiment de cohérence et de stabilité est en grande partie une expérience nouvelle ; pour certains, il peut être menaçant et déclencher des expériences dissociatives supplémentaires. L’adage “mieux vaut un diable familier qu’un ange inconnu” semble s’appliquer ici.

La gravité de la dissociation chez les survivants de l’inceste est liée à l’âge d’apparition du traumatisme et à une association de dose-effet, plus l’exposition est précoce, plus les sévices sont fréquents, plus la gravité du handicap est élevée sur toute la vie. L’inceste est associé aux formes les plus graves de symptômes dissociatifs tels que le trouble dissociatif de l’identité. Environ 95 à 97 pour cent des personnes atteintes d’un trouble dissociatif de l’identité déclarent avoir été victimes de violence sexuelle et physique grave pendant leur enfance.

La fragmentation de la perception de soi, accompagnée de l’amnésie des souvenirs d’abus, est particulièrement utile lorsque les enfants ne peuvent échapper aux circonstances de l’abus. Ces enfants ne sont pas “présents” pendant la maltraitance, de sorte qu’ils ne sont souvent pas conscients de la douleur physique et émotionnelle qui y est associée. Pourtant, ce sentiment fragmenté de soi contribue à un sentiment de vide et d’absence, à des problèmes de mémoire et à des états de moi dissociatifs. De nombreux survivants de l’inceste sont capables d'”oublier” la violence jusqu’à un certain moment plus tard à l’âge adulte, lorsque les souvenirs sont déclenchés par certains événements ou lorsque le corps et l’esprit ne sont plus capables de les dissimuler. Ceci résulte de l’effet cumulatif des luttes de toute une vie associées à l’inceste (par exemple, les problèmes interpersonnels et la dérégulation émotionnelle). Il faut beaucoup de ressources psychologiques et physiques pour “oublier” les souvenirs traumatiques.

La dissociation, surtout si elle implique des changements continus dans la perception de soi et des autres, des présentations différentes de soi et des problèmes de mémoire, peut entraîner des difficultés à former et à maintenir une alliance thérapeutique. La dissociation perturbe le lien entre la victime et le thérapeute. Elle perturbe également les liens des personnes avec leur expérience intérieure. Si ces dernières ne se perçoivent pas elles-mêmes et leur entourage comme stables, elles se méfieront non seulement de leurs thérapeutes mais aussi de leurs propres perceptions, ce qui crée une confusion permanente.

Par conséquent, les thérapeutes doivent rester attentifs aux fluctuations subtiles ou plus dramatiques des types de communication des survivants, comme les changements dans le contact visuel ou les changements dans les traits du visage, des traits plus engagés et animés qui se transforment en traits de visage sans relief. Les changements dans la tonalité et la cadence de la voix (de verbalement engagée à silencieuse) ou dans la posture du corps (ouverte ou fermée) sont d’autres signes de phénomènes dissociatifs possibles. Bien sûr, tous ces changements, ou aucun d’entre eux, peuvent être des indicateurs de phénomènes dissociatifs.

Traumatisme complexe

L’inceste, le traumatisme de la trahison et les troubles dissociatifs sont souvent des caractéristiques d’une catégorie de diagnostique plus large – le traumatisme complexe. Les victimes d’inceste subissent rarement un seul incident d’abus sexuel et pas seulement des abus sexuels. Il est plus probable qu’ils subissent des abus chroniques et multiples, notamment sexuels, physiques, émotionnels et psychologiques, au sein du système familial, de la part d’adultes qui sont censés assurer leur sécurité et leur épanouissement.

À l’heure actuelle, il n’existe pas de catégorie diagnostique officielle pour les traumatismes complexes, mais on s’attend à ce qu’une catégorie soit ajoutée à la Classification Internationale des Maladies (CIM-11) révisée qui est en cours d’élaboration. Marylene Cloitre, membre du groupe de travail de l’Organisation Mondiale de la Santé sur les troubles liés au stress et aux traumatismes de la CIM-11, note que le nouveau diagnostic de traumatismes complexe est axé sur les problèmes d’auto-organisation résultant d’une exposition répétée ou chronique à des facteurs de stress traumatiques auxquels on ne peut échapper, notamment la violence envers les enfants et la violence familiale. Parmi les critères qu’elle a soulignés pour les traumatismes complexes, il y a :Perturbations dans les émotions : Affectent la dérégulation, une réactivité émotionnelle accrue, des accès de violence, un comportement impulsif et imprudent, et la dissociation.Perturbations de soi : Soi vaincu/diminué, marqué par le sentiment d’être diminué, vaincu et sans valeur et par des sentiments de honte, de culpabilité ou de désespoir (prolonge le désespoir).Perturbations dans les relations : Problèmes interpersonnels marqués par des difficultés à se sentir proche des autres et à s’intéresser peu aux relations ou à l’engagement social en général.Il peut y avoir des relations occasionnelles, mais la personne a beaucoup de difficulté à les maintenir.

L’apparition précoce de l’inceste et l’exposition chronique à des traumatismes complexes interrompent le développement neurologique typique, ce qui entraîne souvent le passage du cerveau d’apprentissage (cortex préfrontal) au fonctionnement du cerveau de survie (tronc cérébral). Comme l’ont expliqué Christine Courtois et Julian Ford, les survivants ressentent une plus grande activation du cerveau primitif, ce qui entraîne un mode de survie plutôt que l’activation des structures cérébrales qui fonctionnent pour faire des ajustements complexes à l’environnement actuel. Par conséquent, les survivants ont souvent tendance à éviter les menaces plutôt qu’à être curieux et ouverts aux expériences. Les traumatismes complexes minent la capacité des survivants à intégrer pleinement les données sensorielles, émotionnelles et cognitives dans un tout organisé et cohérent. Ce manque de cohérence et de consistance dans la perception de soi et de son environnement peut créer un sentiment quasi permanent de confusion et de déconnexion avec soi et les autres.L’exposition régulière ou intermittente à des traumatismes complexes crée un état d’anxiété et d’hypervigilance presque continu et l’attente intrinsèque du danger. Les survivants de l’inceste courent un risque accru de déficiences multiples, de revictimisation et de perte de soutien.

Problèmes de traitement

Bien qu’une description complète des traitements dépasse largement le cadre de cet article, je terminerai par un aperçu général des concepts de traitement. Le traitement de l’inceste est parallèle aux approches de traitement des traumatismes complexes, qui mettent l’accent sur la réduction des symptômes, le développement des capacités personnelles (régulation émotionnelle, relations interpersonnelles et identité), le traitement du traumatisme et le traitement des expériences dissociatives.

Les capacités personnelles compromises intensifient la gravité et la chronicité des symptômes. Parmi ces capacités, la dérégulation émotionnelle est un groupe de symptômes majeurs qui affecte d’autres composantes de ses capacités. Par exemple, si une survivante se débat constamment avec une faible tolérance à la frustration pour les gens et s’adapte en évitant les gens, en réagissant de façon défensive, de façon apaisante ou en se dissociant, elle n’aura probablement pas l’occasion d’établir des relations satisfaisantes. Alexandra Cook et ses collègues ont proposé les concepts de base suivants, publiés dans les Psychiatric Annals de mai 2005, pour qu’ils soient pris en considération dans la mise en œuvre d’un schème thérapeutique pour le trauma complexe, notamment pour les victimes d’inceste et avec adaptation aux personnes présentant un trouble d’identité dissociative.

1) Sécurité : Élaborer des procédures de sécurité internes et environnementales.

2) L’autorégulation : Améliorer la capacité de modérer et de rééquilibrer la stimulation dans les domaines de l’état affectif, du comportement, de la physiologie, de la cognition, des relations interpersonnelles et de l’auto-attribution.

3) Traitement de l’information par réflexion sur le sujet : Développer la capacité d’axer les processus de concentration et le fonctionnement exécutif sur la construction d’une narration cohérente de soi, en réfléchissant sur l’expérience passée et présente, l’anticipation et la planification, et la prise de décision.

4) Intégration des expériences traumatisantes : S’engager dans la résolution et l’intégration des souvenirs traumatiques et des symptômes associés par la création de sens, le traitement de la mémoire traumatique, le souvenir et le deuil de la perte traumatique, le développement des habiletés d’adaptation et la promotion de la pensée et du comportement axés sur le présent.

5) Engagement relationnel : Réparer, rétablir ou créer des modèles de fonctionnement efficaces d’attachement et application de ces modèles aux relations interpersonnelles actuelles, y compris l’alliance thérapeutique. L’accent devrait être mis sur le développement des aptitudes interpersonnelles telles que l’affirmation de soi, la coopération, la prise de perspective, l’établissement de frontières et de limites, la réciprocité, l’empathie sociale et la capacité à entretenir une intimité physique et psychologique.

6) Amélioration de l`affect positif : Travailler à l’amélioration de l’estime de soi, de la valorisation de soi et de l’auto-évaluation positive par la stimulation de la créativité personnelle, l’imagination, l’orientation et les perspectives futures, la réalisation, la compétence, la recherche de maîtrise, la création de communauté et la capacité à éprouver du plaisir.

Généralement, ces volets sont prodigués dans le cadre d’un modèle de thérapie en trois phases axé sur les relations, le comportement cognitif et le traumatisme : Sécurité, développement des compétences d’autorégulation et formation d’alliances, Traitement des traumatismes et Consolidation

La partie sur l’engagement relationnel est particulièrement importante car, pour de nombreux survivants, le fait d’être ”attaché” a souvent signifié être maltraité. De plus, les sentiments de honte, de dégoût de soi et de peur de l’abandon qui l’accompagnent créent une ” identité d’échec ” qui se traduit par de maigres espoirs de changement. Par ailleurs, il est important que les thérapeutes abordent les questions de transfert et de contre-transfert. Selon la Courtois, le fait d’ignorer ou de supposer que de tels processus ne sont pas pertinents pour le traitement des survivants peut ébranler le processus et le résultat du traitement.En outre, les interventions axées sur les capacités sont essentielles à chaque étape pour aider les survivants à développer un sens de leur propre efficacité et à s’apprécier pour les ressources dont ils disposent déjà. La focalisation sur les atouts contribue également à la résilience.Pour certains, des états de soi dissociés ou des parties émergeront. Les thérapeutes doivent présumer que tout ce qui est dit à une partie sera également entendu par les autres. Par conséquent, il est essentiel de résoudre les problèmes de manière à encourager la conversation entre les parties, y compris la structure de base.Il est également important d’aider les parties à résoudre leurs problèmes ensemble et de se soutenir mutuellement. Ce n’est pas toujours une proposition facile. Un objectif à long terme serait une forme d’intégration / fusion ou un accord entre des identités alternatives. Certains survivants parviennent à expérimenter une unification complète des parties, tandis que d’autres réalisent une forme d’intégration sans jamais unifier complètement toutes leurs identités alternatives.Enfin, il convient de mentionner que l’exposition répétée à d’horrifiques histoires d’inceste peut submerger la capacité des thérapeutes de maintenir une relation équilibrée avec des limites claires. Le transfert de la victime peut repousser les limites éthique et thérapeutique de l’alliance victime-thérapeute .

Article de David M. Lawson, Professeur d’éducation thérapeutique et Directeur du Centre de Recherche et de Formation Clinique en Traumatologie de la Sam Houston State University. Ses recherches portent sur les abus sexuels et physiques durant l’enfance, les traumatismes complexes et la dissociation liée aux traumatismes. Il est aussi Conseiller Thérapeutique pour les survivants d’un trouble de stress post-traumatique et de traumatisme complexe.

Traduit et adapté de Counseling Today

desaveux

CIRCULEZ, Y’A RIEN A VOIR

Publié le
au secours inceste

FIGURES DU DESAVEU OU LA PAROLE EMPECHEE

Thyma25/02/2019PublicationsVictimologie et Psychotraumatologie

Anne L : victime d’inceste.

Pascal Pignol : psychologue,

Cellule de victimologie, CH Guillaume Régnier, Rennes.

* * *

Il a fallu du temps pour que ce texte voit le jour, que naisse ce projet commun, que se découvre son sens, sa forme et son style.

Faire-savoir pourrait aussi en être le titre, et cela selon deux essais d’écriture :

  • le premier, œuvre de Anne L, victime d’inceste, se présente comme un témoignage composé de fragments d’expériences de vie dont tous ont en commun leur caractère d’insupportable et d’incompréhensible ; sa force tient à ce qu’il se refuse à jouer de la compassion et parvient à faire partager au lecteur par le malaise, sinon de sidération qu’il suscite, ce qu’aucune forme d’émotion commune n’est capable d’approcher ;
  • le second, rédigé par un professionnel travaillant dans le cadre d’une consultation spécialisée en victimologie, consiste en un commentaire de ce premier texte, non que celui-ci ne se suffise à lui-même, mais parce qu’il importait d’en tirer des leçons, en l’occurrence de tenter d’analyser ce qui fait encore aujourd’hui bien trop souvent obstacle à la compréhension et à la juste prise en compte de ce qu’est être-victime, ici d’un inceste, notamment la nécessité de développer des modalités de prise en charge, juridiques, sociales et psychologiques spécifiques.

ANNE L : AU SECOURS, Y’ A QUELQU’UN ?

La bascule se fait d’une seconde à l’autre L est arrachée à sa mère. Des gendarmes surviennent pour l’emporter sans rien lui expliquer. Le soir même, elle atterrit dans un commissariat de village. A douze ans, elle doit répondre à des questions visant à lui faire dire l’inceste que son père a perpétré sur elle. Elle répond, elle dit l’inimaginable qu’elle a vécu pourtant sans comprendre la portée de ses paroles. Elle est deux : celle qui était avec sa mère quelques heures auparavant et une autre, une étrangère à elle-même, à qui on extirpe le crime commis. Elle doit parler, sans ménagement, sans explications, sans compréhension, sans le moindre soutien psychologique.

Les gendarmes ne savent pas quoi faire de cette fillette tétanisée, choquée, déchirée.

La nuit suivante, comme les quelques semaines qui suivront, elle la passera dans un hôpital psychiatrique perdu dans les montagnes du département. Personne ne lui apportera là-bas, le moindre soin SPECIFIQUE à sa situation d’incestée. Peu capable de parler, le silence des soignants ne l’incite pas à dire.

L, suite à une décision de justice, est placée chez une tante paternelle, après la déchéance parentale de ses géniteurs. La juge pour enfants a dit à la famille de ne pas lui poser de questions. Elle a treize ans, doit s’adapter à une autre vie, avec des adultes qu’elle ne connaît pas. Elle sombre dans un silence né de l’injonction de la magistrale, qui sera renforcé par le tabou de l’inceste et qui lui forgera au cours du temps une seconde personnalité. Cette absence de mots deviendra vite un refuge et la lecture, avec ses mots écrits, son salut. Elle lit tout et n’importe quoi, partout, toujours.

La juge, par ses ordres de silence, a placée L dans une gangue sans paroles. Elle vit une véritable déchirure, coupée entre son passé et ce présent étranger. Personne jamais ne lui parle, ne tend une perche à des mots qui seraient pourtant nécessaires et bienfaisants.

Alors L se tait, terriblement. Pleure, inlassablement.

L est à présent lycéenne. A dix-huit ans, elle vit seule dans une petite chambre. Elle se gère comme elle peut. Lors de son année de première, elle sèche souvent les cours, d’autant plus facilement qu’elle n’a plus de référent adulte. Elle reçoit des courriers de l’établissement, auxquels elle ne répond pas.

Un matin, elle entend son nom hurler dans les haut-parleurs du préau : mademoiselle Machin est appelée au bureau des CPE. Voici la teneur des reproches qu’on lui adresse : « Vous avez manqué de nombreux cours ce trimestre et vous n’avez même pas la politesse de répondre à nos courriers ». L s’imaginait naïvement que l’institution scolaire se serait enquise de la raison de ses absences, du pourquoi de sa jeune vie en autonomie précoce, des raisons de sa démotivation. Mais non, ce matin-là, elle n’a obtenu qu’une leçon de courtoisie : silence radio entre les murs du bureau.

Malgré les chutes de notes, les absences, les difficultés de concentration, pourtant relevées sur les bulletins, jamais un membre de l’institution scolaire n’a tendu ses oreilles à une parole possible de L, ne l’a sollicitée. A l’inverse, une enseignante lui a asséné un jour cette phrase terrible : « Vous, vous n’aurez jamais votre bac ». Eh bien si, L l’a décroché, son bac, une année où les taux de réussite ont été de soixante pour cent.

L est étudiante, en Lettres Modernes. Sa passion insatiable pour la lecture lui a ouvert les portes de la Fac de Lettres. Elle vient de vivre une relation chaotique avec un garçon. Au début, elle a fait semblant puis très vite, elle n’a plus supporté qu’il la touche. Elle lui a expliqué son histoire. Il est parti. C’est le week-end. Ses quelques amis sont rentrés chez leurs parents. L est seule dans sa chambre d’étudiante. Elle pleure à n’en plus finir. Elle appelle un médecin dont une amie lui a donné les coordonnées. Lors du rendez-vous, elle lui décrit la situation. « On ne peut pas raconter des choses aussi terribles comme ça, ça ne m’étonne pas que votre petit ami soit parti en courant ». L qui cherchait du soutien, repart avec un affreux sentiment où se mêlent étrangeté et culpabilité. Apparemment, elle serait responsable de la fuite de son ami. Apparemment, le remède serait le silence et sa parole, un traumatisme pour ses proches.

L est désormais professeur de Lettres Modernes. Elle traîne toujours cette impression d’être coupée en deux, encore plus depuis qu’elle travaille avec d’autres, des gens normaux qui parlent. De leurs enfants, de leurs conjoints, de leurs parents, de leur normale vie banale, de ces sujets qui, en les reliant, la délient. On dit d’elle qu’elle est mystérieuse et qu’elle fait preuve de froideur à l’occasion. L ne cherche pas à se distinguer. Simplement elle n’a pas de sujets de conversation communs à partager autour de la machine à café. Vous pouvez dire de votre père qu’il est endetté, qu’il est alcoolique, qu’il est atteint d’une maladie incurable, qu’il vous a frappé même, mais vous ne dites pas de votre père qu’il est incestueux (combien le mot « incestueur » serait opportun !). Donc L se ferme sur de nombreux sujets et passe pour une prof un peu fière, qui aime entretenir le mystère.

Un jour, au boulot, n’en pouvant plus de ne pouvoir se raconter, elle a tenté d’échanger avec une collègue autour de ses traumatismes familiaux, histoire de délester quelque peu son fardeau. Peine perdue : on lui a fait comprendre que certains sujets s’abordaient chez le psy et on l’a éconduite. Quelques mois après, L a eu un problème de santé, qu’elle a cru grave. Elle en a parlé à cette même personne qui s’est montrée toutes oreilles dehors « Les ennuis de santé, c’est pas pareil, ça peut arriver à tout le monde ». Le passé de L n’a pas droit de cité autour de la machine à café.

Après le boulot L se distrait parfois en faisant de la couture : elle a ainsi confectionné une housse de canapé avec un tissu longuement choisi, qu’elle a orné d’un motif en coton bleu. Ce travail lui a pris des heures. Elle n’en a tiré, malgré les compliments reçus, aucune fierté : L ne sait pas ce dont il s’agit. Face aux compliments, elle se fait passoire. Faut dire qu’on n’a jamais beaucoup flatté son égo.

L, dans sa quête de guérison, a longtemps cherché des groupes de parole de victimes d’inceste. Tâche ardue s’il en fut. Elle a frappé un jour à la porte d’un Planning familial. On lui a indiqué un groupe de paroles de victimes de violences sexuelles. Or L cherchait un dispositif particulier pour victimes d’inceste. Son interlocutrice lui a rétorqué que les séquelles étaient similaires et qu’il n’était pas judicieux d’établir de comparaisons. C’est ainsi que L est repartie déçue et mal à l’aise, lestée d’un nouveau fardeau, celui d’une culpabilité tout juste héritée : L considèrerait à tort que l’inceste crée plus de souffrances que le viol « classique ». L ne pense pas ainsi. Elle aimerait simplement qu’on reconnaisse aux incestées des troubles spécifiques afin de rendre possible une GUERISON.

L’insomnie et sa jumelle, l’angoisse, sont devenues pour L de fidèles compagnes de soirée. Peur du lendemain, de ne pas assumer, peur de ne pas se réveiller, peur des cauchemars atroces qui terrorisent ses nuits, peur du cortège d’idées noires au réveil, autant de pieuvres qui lui vrillent le cerveau quand d’autres savourent le sommeil. Pas grave, L a sa trousse de médicaments, à portée de main. De toutes façons, y a plein de gens qui ont des problèmes pour dormir, c’est banal, dit son médecin.

Une pieuvre tenace : la terreur du secret révélé. Contorsionnée dans son lit, L compte les personnes à qui elle a raconté son histoire : leur nombre, tout faible soit-il, la terrorise. Son cerveau s’affole sous l’attaque de scénarios interminables et absurdes. Et si sa collègue allait dire ça au principal de son collège ? Et s’il la virait ? Et si les élèves savaient ? Et si les parents l’apprenaient ? Et si, si, si ??? Scénarios de démolition programmée dont aura raison une auto thérapie : cachets clopes…

Au cours de ses lectures, L a un jour lu ceci : les victimes d’inceste ont une espérance de vie qui peut être réduite jusqu’à vingt ans par rapport à la population de base. Ça lui a fait un sacré choc.

L, à bout de souffrances, a connu deux longues hospitalisations en milieu psychiatrique. Pas une fois on ne lui a proposé de traitement approprié à ses troubles. Une infirmière s’en est même excusée. Finalement, comme on ne lui parle jamais de sa pathologie spécifique, L se croit malade imaginaire. C’est comme si L, ses séquelles spécifiques et son passé, n’avaient pas de véritable existence. D’ailleurs, comment pourrait-on traiter une pathologie que l’on n’identifie pas ?

En écrivant, L souhaite que son histoire personnelle serve un but collectif, forme un pont entre les victimes. Or, un psychiatre auquel elle s’est confiée, après lecture du texte, lui assène cette phrase autoritaire : « Vous écrivez pour vous, parce que c’est nécessaire. Aussi poignant soit-il, ça n’est qu’un témoignage personnel ». L y réfléchira à deux fois avant de livrer ses écrits à un interlocuteur « compétent ». Elle est disposée à accepter la critique, pas l’oblitération des enjeux de son écriture.

Certains hivers L a la grippe. Elle note ses symptômes, se rend chez le médecin qui établit un diagnostic et lui donne un traitement.

Certains soirs L sombre dans un désespoir aigu, agressif, qui la ronge jusqu’à l’âme. Elle ne sait à quelle porte frapper. Appeler une amie en pleine nuit, déranger les pompiers ? Allez, deux ou trois cachetons de plus, et ça ira mieux demain…

Des médocs, L en a ingurgité des paquets, depuis son adolescence, pour dormir le soir, pour un peu de joie artificielle le matin, pour neutraliser l’anxiété le jour : des pseudo- pansements qui ne guérissent pas. Un jour d’août, elle s’est rendue d’urgence dans un CMP car une terrible nouvelle venait d’affecter sa famille. Elle souhaitait de l’aide humaine. Réflexe immédiat de l’infirmière : « Vous avez un traitement ? On peut voir avec le psychiatre et l’adapter… L a refusé. Ce n’est pas ce qu’elle était venue chercher…

L ne voit pas la vie comme une ordonnance infinie.

Combien de fois L a-t-elle entendu cette phrase ? « Mais ça fait longtemps, t’étais enfant, maintenant tu as vingt ans (ou trente, quarante, cinquante, selon…). Passes à autre chose ». Ces amis, médecins, psychologues, qui vous veulent du bien… L n’a jamais vu de date de péremption sur ses bagages douloureux.

Si la souffrance est désormais à obsolescence programmée, prière de la mettre au courant…

 COMMENTAIRES : LES EFFETS DELETERES DES DESAVEUX

Sommes-nous sortis de l’ère de la suspicion à l’égard des victimes et entrés, comme le soutiennent Fassin et Rechtman (2007), dans celle d’une reconnaissance généralisée des dommages engendrés par toutes formes de violences ? Il s’agit incontestablement d’une tendance profonde émergeant au 19ièmesiècle dans les sociétés occidentales (Pignol, 2011), mais elle ne va pas sans susciter des résistances multiples. Certes la prise en compte des victimes commence d’inspirer des politiques en leur faveur mais ces fragmentsmontrent encore quel chemin reste à parcourir, en particulier chez les professionnels et les institutions en premier lieu concernés. L’on peut même se demander si nous ne nous trouvons aujourd’hui dans une période active de résistance à leur développement, comme semblent en attester, entre autres choses, le fait que l’inceste (comme les violences conjugales) ne puisse toujours pas véritablement figurer comme tel dans le code pénal, ou encore la difficulté à décider d’une présomption de non consentement en cas de pénétration sexuelle sur un mineur.

DESAVEUX ET TRAUMAS SECONDS

L’on a beau jeu, encore aujourd’hui, de s’étonner, quand ce n’est pas de leur en faire le reproche, que les victimes n’aient pas parlé de ce qu’elles avaient subi, ou bien trop tardivement pour en être crédibles. C’est méconnaitre les raisons de leur silence, qui est souvent pour un temps plus ou moins long la moins pire des solutions, une forme de protection si ce n’est une véritable stratégie de survie psychique et sociale. C’est méconnaitre encore le fait qu’elles aient souvent parlé et que ce silence qui leur est reproché n’est souvent que l’écho de la surdité à laquelle elles avaient pu se heurter : ce silence-là n’est pas le leur mais celui des personnes ou des institutions à laquelle elles ont en vain tenté de s’adresser.

Bien qu’ils fassent encore l’objet de trop rares réflexions théoriques et cliniques, les effets dévastateurs de telles surdités et ont été depuis longtemps décrits. Avec une notion profondément originale, celle de « désaveu », le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi avait mis en lumière l’importance des réactions négatives de l’autre parent aux allégations d’agressions sexuelles de l’enfant, faisant de celles-ci un facteur traumatique à part entière, au moins aussi important que les violences sexuelles et éducatives elles-mêmes. Il pouvait écrire en 1931 : « Le pire, c’est vraiment le désaveu, l’affirmation qu’il ne s’est rien passé, qu’on n’a pas eu mal, ou même d’être battu et grondé lorsque se manifeste la paralysie traumatique de la pensée ou des mouvements ; c’est cela surtout qui rend le traumatisme pathogène ».

Plus récemment, sous le terme de « traumatisme second », C. Barrois (1988) développera des considérations très proches, et fera un facteur traumatique de toutes les réactions négatives auxquelles peut se heurter une victime de la part non seulement de son entourage mais aussi de la société dans son ensemble : « Ce traumatisme second est la répétition, sans sa soudaineté, de la solitude, de la déréliction et de la détresse du sujet, qui se trouve non plus seul, dans sa solitude absolue devant la perspective désespérée de sa propre mort (ou de son équivalent), comme le traumatisme psychique fondateur, mais au sein même de sa collectivité, absolument seul, malgré la présence des autres. ». Ce qui peut être à l’origine de ce traumatisme second, c’est la confrontation du victimé à toutes les réactions négatives auxquelles il peut se heurter : indifférence, hostilité, soupçon de simulation, incompréhension, culpabilisation… Les conséquences observables en sont une rechute ou une aggravation des troubles.

TRAUMA, DESAVEUX, AUTO-DESAVEUX

Contre les thèses freudiennes, Ferenczi en viendra au plan métapsychologique à devoir réhabiliter « l’importance du traumatisme et en particulier du traumatisme sexuel comme facteur pathogène » (1938). Et il décrira de façon affinée les conséquences psychiques très particulières de tels abus, bien différentes du refoulement névrotique. La fragmentation psychique qui résulte de la violence, conjuguée aux effets des désaveux qui peuvent être opposés à la reconnaissance de sa réalité, aura notamment des effets directs sur sa représentation possible : « Si l’enfant se remet d’une telle agression… sa confiance dans le témoignage de ses propres sens est brisée » (1935). L’on trouve chez Ferenczi de nombreuses formules pour dire la catastrophe intime qu’engendrent violences sexuelles et éducatives, ainsi que les modalités d’aménagements internes qu’elles nécessitent pour y survivre. Des notions novatrices se veulent en rendre compte, en particulier celle d’ « identification à l’agresseur » dont il faudrait mieux dire qu’elle est une « introjection » de force de sa responsabilité, dès lors endossée par un enfant devenu à la fois « innocent et coupable » ; introjection car l’on connait maintenant mieux les « stratégies de décriminalisation » déployées par un agresseur affirmant son impunité (Villerbu, 2017) et qui peuvent faire l’objet d’une semblable incorporation par l’enfant abusé, et aussi par l’entourage. L’on pensera également à la différenciation faite entre défenses alloplastiques et défenses autoplastiques, toujours aussi éclairante tant la clinique victimologique en fournit des exemples au quotidien.

Traumatismes et désaveux conjugués se font ainsi auto-désaveux (se nier soi-même comme victime), véritables modalités d’adaptation de survie formées au prix d’un ajustement des repères internes au « système agresseur » d’un sujet en désaveu de lui-même, de ses sens, de ses éprouvés, et de sa souffrance ; métamorphose en une conscience coupable et responsable, sans plus aucun auteur ni victime, sans plus même de violence. L’on commence à peine à en mesurer les conséquences multiples au long cours, en termes de vulnérabilités psychiques, physiques, relationnelles, sociales, responsables de parcours d’existence chaotiques et de modes de vie problématiques, et exposant notamment à de nouvelles victimisations.

DESAVEUX DISCIPLINAIRES ET PROFESSIONNELS

Parmi les modalités de désaveu les plus destructrices auxquelles peuvent se heurter les sujets victimes il est celles que peuvent leur opposer les professionnels de tous domaines. Des écrits des premières féministes à des travaux contemporains, comme ceux de G. Lopez (2013) ou encore de M. Salmona (2018) dénonçant le déni généralisé des violences sexuelles et des maltraitances sur les enfants, l’histoire est faite des résistances du monde médico-psychologique à prendre la mesure des retombées singulières des violences sexuelles sur leurs victimes.

Ferenczi, encore lui, avait en son temps dénoncé certains aspects de la situation analytique allant totalement à l’encontre de sa visée thérapeutique car ils avaient pour le patient valeur d’une véritable répétition du trauma : « La situation analytique… ne diffère pas essentiellement de l’état de choses qui autrefois, c’est-à-dire dans l’enfance, l’avait rendu malade » (1938). Et l’on connait les effets dramatiques de la généralisation de la thèse de l’après-coup freudien à toutes situations cliniques, conduisant à ne questionner que les échos inconscients qu’a pu avoir une violence, sans prise en compte effective de la réalité de celle-ci et de ses effets destructeurs (Lopez, 2013).

Ces postions non discutées conduiront chez certains à une forme d’hégémonie de la pensée thérapeutique, tout particulièrement dans le domaine de l’enfance. C’est incontestablement là que peuvent s’observer les antagonismes les plus radicaux, selon la priorité accordée soit à la dimension juridique au nom de la protection de l’enfant, soit à la dimension « thérapeutique » au nom du devenir psychique de celui-ci. Partant, deux positions psy s’y affrontent selon qu’est mis en avant un impératif psychothérapeutique pour lequel le processus judiciaire constitue un obstacle ou à tout le moins une gêne, ou un impératif de signalement et de protection sans lesquels l’intervention psy sera jugée complice passive des maltraitances (Nisse et Sabourin, 2004).

Nous voudrions ajouter à cette histoire d’un désaveu scientifique généralisé un chapitre moins mentionné et qui pourtant a eu des effets profonds jusque récemment, selon P. Le Maléfan (2006) et, peut-on penser, encore aujourd’hui sous formes renouvelées. Il s’agit de la théorie de la mythomanie d’E Dupré, psychiatre et médecin légiste. Elle remonte à 1905. Par le terme de mythomanie, Dupré désignait « la tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge et à la création de fables imaginaires », « …tendance constitutionnelle qui pousse certaines catégories d’individus à mentir, à simuler et à inventer, par l’activité pathologique de l’imagination créatrice, des fables et des situations dépourvues de réalité objective sous forme, soit de récits oraux ou écrits, soit de simulations d’états organiques anormaux, qu’on peut considérer comme mensonges objectifs ». Elle se retrouve chez tous les enfants, en raison de leur immaturité physiologique mais aussi de leur extrême suggestibilité. Le texte de Dupré se conclut tout « naturellement » par un ensemble de recommandations médico-légales à destination des experts : « Le témoignage de l’enfant doit toujours être considéré, sinon comme irrecevable, au moins comme extrêmement suspect, et n’être accepté que sous bénéfice d’inventaire et de contrôle… On doit toujours rechercher, chez l’enfant, les éléments de la suggestion étrangère, volontaire ou involontaire, de la part de l’entourage : parents, maîtres, etc. Les magistrats ne devraient, en aucun cas, accorder au témoignage de l’enfant, une valeur effective ou morale que celui-ci ne peut comporter ; et le devoir du médecin-légiste est d’éclairer les magistrats sur le peu de valeur probante que comportent, à toutes les phases de la juridiction, les témoignages ou les renseignements émanés de l’enfant ».

Désaveu exemplaire s’il en est, en ce qu’il montre a contrarioque la reconnaissance des violences faites aux enfants ne peut aller sans une mise en question de nos normes et valeurs collectives, ici relatives à l’autorité parentale et au statut de l’enfant. La mythomanie de Dupré en effet participait d’un mouvement de réaction aux textes de loi de 1889 et 1898 restreignant l’autorité paternelle en rendant notamment possible sa déchéance en cas de mauvais traitements sur l’enfant (Vigarello, 2005). Quant aux violences à caractère sexuel, les travaux historiques de G. Vigarello (2000) montrent tout le chemin qu’il a fallu parcourir pour leur reconnaissance, contre notamment l’importance longtemps accordée à l’honorabilité des protagonistes aux dépens des faits eux-mêmes. Il faudra également que s’ouvre une réflexion de fond sur ce qu’est le consentement, dont l’actualité montre à quel point elle reste sur de nombreux points encore à développer.

TEMOIGNER

A supposer réunies conditions les plus favorables possibles au recueil de la parole des victimes, quand bien même elle ne se verrait opposer aucun désaveu, tout ne saurait être résolu pour autant.

Tout témoignage, quelle que soit sa forme, se heurte ainsi à un véritable dilemme : dire l’indicible. Dire au prix d’un risque de réduction aux catégories communes de l’expérience qui lui fait perdre ce qui en est le propre, à savoir son caractère extrême, sidérant à en demeurer ineffable ; se taire au risque de la déréliction, d’un récit intérieur qui ne parvienne pas à se constituer comme tel et conserve entier le pouvoir délétère de la violence.

A minima, pour qu’une violence puisse être désignée comme telle, il faut au moins qu’elle trouve dans le champ social, médical, psychologique, juridique…, une inscription possible, c’est-à-dire un ensemble de signifiants collectifs à la mesure de sa nature et de sa gravité. L’émergence récente de la notion de harcèlement (au travail, dans le couple, à l’école…) est à cet égard exemplaire dans la mesure où elle a permis à beaucoup de circonscrire, désigner et donner forme et signification à des situations vécues jusqu’alors hors toute appréhension possible.

PENSER D’AUTRES MODALITES D’ACCOMPAGNEMENT PSYCHOLOGIQUE

Ferenczi, toujours lui, prendra la pleine mesuredu poids des désaveux dans les problématiques psychotraumatiques et il fera de la reconnaissance par le thérapeute de la réalité des violences subies une condition première, fondamentale. Ainsi : « Il apparait que les patients ne peuvent pas croire, ou pas complètement, à la réalité d’un événement, si l’analyste, seul témoin de ce qui s’est passé, maintient son attitude froide, sans affect et comme les patients aiment à le dire, purement intellectuelle, tandis que les événements sont d’une telle nature qu’ils doivent évoquer en toute personne présente des sentiments et des réactions de révolte, d’angoisse, de terreur, de vengeance, de deuil et d’apporter une aide rapide, pour éliminer ou détruire la cause ou le responsable » (2006).

Il est souvent opposé que le travail psychothérapique ne saurait avoir pour objet de chercher à déterminer si ce que le patient dit est vrai, qu’il s’agirait d’entendre sa souffrance sans jamais prendre parti sur la nature réelle ou fantasmatique de ce dont il témoigne et que, s’il est effectivement victime, ce ne peut être qu’à la justice d’en décider. Or il ne s’agit pas chez Ferenczi de vérifier ce qui peut être évoqué par le patient, les traces psychiques si singulières laissées par les violences ainsi que le positionnement transférentiel dans la situation thérapeutique (en particulier la crainte omniprésente de ne pas être cru) se suffisant à eux-mêmes.

Création d’espaces spécifiques comme des consultations spécialisées en milieu ouvert et en milieux hospitaliers (Pignol et Galinand, 2016), modalités d’accueil et de recueil de ce dont les victimes peuvent encore témoigner, recherche d’étayages sur des représentations collectives ainsi que sur d’autres témoignages dans un travail de groupe de pairs victimes des mêmes formes de violence, constituent les conditions minimales d’un tel accompagnement. Celui-ci visera en premier lieu : – à comprendre ce que fut ou est encore la situation victimale, ses effets destructeurs, les désaveux multiples qui ont pu lui être opposés ; – à en rechercher et concevoir des représentations et des mises en forme et en récits qui puissent à la fois en dire l’anormalité fondamentale et les valeurs collectives et restauratrices qui puissent leur être opposées.

Source et bibliographie : Thyma