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« Pas dans notre famille ! »

CAIRN info

Rôle et singularité d’une équipe SOS enfants dans la prise en charge d’un inceste fraternel

Sophie Lachaussée et Sophie Fettweis

Introduction

1Un jour de printemps, Monsieur et Madame X arrivent au service des urgences de la clinique avec leurs trois enfants Jérôme, Arnaud et Juliette respectivement âgés de 15, 13 et 8 ans. Ils viennent de découvrir que leurs deux fils ont à nouveau abusé sexuellement de leur petite sœur. « Ca ne peut pas arriver dans notre famille ! » répètent-ils. Ils sont horrifiés et demandent de l’aide : « C’est hors de notre ressort », dit le papa. Par ailleurs, la famille est déjà fortement fragilisée. Le couple est dans la tempête de la séparation depuis quelques mois. Entendus et orientés vers notre équipe par le pédiatre de garde, nous les recevons dans les jours qui suivent.

Lors de ce premier entretien de permanence

2Monsieur et Madame X, très émus, nous apprennent qu’à l’automne dernier, Arnaud et Juliette ont déjà eu « des jeux sexuels entre eux ». Une voisine proche de la famille, âgée de 16 ans, les a surpris et en a parlé à leur maman. Juliette a alors confié qu’Arnaud avait plusieurs fois voulu « jouer à faire l’amour »avec elle. Les deux parents, choqués, ont sévèrement réprimandé Arnaud et l’ont privé de sortie et d’ordinateur. Dans la colère, son père l’a giflé et lui a dit : « je vais te couper la zigounette ». Après-coup, il a pris du temps pour le questionner, tentant de comprendre comment cela était arrivé. Ils ont fait part du problème à leur médecin traitant qui a tenté de les rassurer et leur a demandé d’être vigilants. Quelques mois plus tard, Juliette a confié à sa maman que Jérôme avait également eu des jeux sexuels avec elle. Madame X n’en a rien dit au père pour protéger Jérôme de la colère paternelle mais, prise elle-même de rage, l’a roué de coups en hurlant : « c’est du viol, de la pédophilie ! Je ne veux pas être la mère de deux pédophiles ! ». Elle n’a cependant rien mis en place pour aider Juliette et ses frères à ce moment-là.

3Monsieur et Madame X nous parlent de leur séparation décidée il y a peu de temps. Après dix ans de tensions dans le couple et une année de conflits incessants, la vie commune n’était plus possible. Cette décision est très douloureuse pour chacun d’entre eux tant l’idée de construire une famille a été fondatrice de leur couple et tant ils sont attachés à leurs enfants.

4Dans l’attente des règlements d’ordre financier, les enfants restent dans la maison familiale et les parents y vivent alternativement une semaine sur deux. Les questions d’argent suscitent beaucoup de tensions entre eux mais ils parviennent à mettre cela de côté pour parler de leurs enfants.

5Ils nous disent leur souci de parents que leurs enfants soient soignés. Ils se sentent dépassés par ce qui leur arrive et nous donnent tout pouvoir pour décider ce qui est bon pour les enfants. Ils font le même message à leurs enfants. Cet aveu d’impuissance assorti d’une demande d’aide n’est pas, à nos yeux, le reflet d’une démission de leurs fonctions parentales mais plutôt une manière de reconnaître leur responsabilité de parents ainsi que leurs limites.

6Ils reconnaissent que cette période de conflit les a rendus moins disponibles pour leurs enfants. Arnaud, particulièrement, s’occupait beaucoup de sa petite sœur dans les moments de repas, bain et mise au lit. Madame X s’en veut de lui avoir donné trop de responsabilités pour son âge. Elle ajoute que Juliette et Arnaud sont très proches, complices. Elle confie, avec gêne, être inquiète car elle a l’impression que « Juliette y a pris goût ».

7Le motif de leur séparation est une infidélité de Monsieur avec une amie de sa femme. Nous apprendrons ultérieurement par Monsieur que son épouse lui avait été infidèle dix ans auparavant. Malgré leur amour et leur désir commun de continuer à vivre ensemble, malgré la naissance de Juliette, que l’on peut voir comme « l’enfant-tentative de réconciliation du couple », il n’a jamais pu pardonner à sa femme. Madame X, quant à elle, nous dira combien la double trahison de son mari et de son amie lui est insupportable.

En équipe

8Nous décidons d’offrir un espace de parole individuel aux trois enfants. De son côté, la maman est reçue par l’assistante sociale présente lors de l’entretien de permanence. Le papa, lui, ne souhaite pas d’espace de parole individuel mais se mobilise pour conduire ses enfants et participe à quelques entretiens avec ceux-ci.

9Madame X explique que son mari, militaire de carrière, est très sévère avec les enfants et particulièrement avec Arnaud qui accepte mal l’autorité. Il peut humilier ou terroriser son fils s’il n’obéit pas. Bien qu’elle reconnaisse son investissement dans son rôle de père, elle est choquée par ses méthodes éducatives et n’ose pas s’interposer. Le plus souvent, elle reprend avec Arnaud les propos humiliants de son père en le rassurant sur le fait qu’il ne pense pas ce qu’il dit.

10Elle se livre difficilement sur sa propre histoire. En rupture de contact avec ses parents, elle a tissé des liens avec un couple plus âgé qu’elle considère comme ses « parents de cœur ».

11Juliette parle assez facilement mais avec pudeur de ce qui s’est passé lorsqu’ils ont, dit-elle, « fait l’amour ». Les faits sont graves puisque l’on parle de fellations, d’attouchements et de tentatives de pénétration tant de la part d’Arnaud que de Jérôme, à noter que cela s’est produit de façon isolée avec Jérôme et à plusieurs reprises avec Arnaud. Il semble que ce soit la réaction de ses parents au moment de la dernière révélation qui lui ait fait prendre conscience de la gravité des faits : « C’est grave, Papa et Maman ont failli les envoyer à la police ! ».

12Arnaud a menacé de la frapper si elle parlait mais la menace n’était probablement pas nécessaire pour assurer son silence. Les parents étaient tellement pris par leurs propres conflits, notamment autour de relations sexuelles extra-conjugales, qu’ils étaient sans doute peu disposés à recevoir les confidences de leur fille. En outre, le lien fort à l’égard d’Arnaud et la culpabilité chez elle d’avoir pris part à ces activités créaient aussi les conditions de son silence.

13La proximité affective et relationnelle entre frère et sœur semble avoir justement favorisé un premier passage à l’acte de la part d’Arnaud. Dans un second temps, Juliette, éveillée à une sexualité adolescente, aurait cherché une proximité plus grande avec son autre frère Jérôme, ce qui a conduit au dérapage de ce dernier. On peut se demander si l’attitude active de Juliette dans ce second temps n’a pas été une tentative de surmonter le traumatisme (de la confrontation avec la sexualité adolescente), de métaboliser quelque chose de l’expérience vécue, tout autant que de faire savoir ce qui lui arrivait.

14Juliette a le sentiment qu’Arnaud s’est excusé sous la contrainte des parents mais pas « pour du vrai », ce qui lui est pénible. Jérôme lui est apparu plus sincère ou peut-être est-elle plus attentive aux mots d’Arnaud dont elle est beaucoup plus proche.

15Notre travail durant les entretiens avec elle porte longuement sur le « pourquoi ils ont fait ça ? ». Juliette questionne ses frères avec beaucoup d’aplomb à ce sujet mais n’obtient que peu de réponses. « Ils ont regardé des films de sexe sur Internet et ils ont eu envie de faire pareil » dit-elle ; mais cette explication ne la satisfait pas totalement. Quelque chose d’énigmatique reste…

16Les entretiens sont aussi marqués par la souffrance liée au sentiment d’avoir perdu ses frères. Les parents mettent des limites strictes aux contacts entre les enfants. Il n’est donc plus question de se faire des câlins comme avant et cela lui manque beaucoup. Juliette semblait avoir trouvé auprès d’Arnaud l’attention et l’affection qu’elle ne recevait pas de ses parents trop occupés par leurs problèmes d’adultes. Elle exprime aussi la souffrance liée à la séparation parentale et, notamment, au fait de ne plus être à temps plein avec sa maman dont elle se sent plus proche.

17Arnaud est un pré-adolescent tant sur le plan physique que psychique. Il donne une première impression de confiance en lui et de joie de vivre avec son regard vif et joyeux. Par contre, dès que les faits sont abordés, il rougit, baisse les yeux et se met à pleurer. Il ne parvient pas à en parler. Plusieurs séances sont nécessaires pour qu’il puisse en dire quelque chose. Il a conscience que « c’est mal » et ne sait pas comment l’idée lui est venue. Son frère l’a obligé, dit-il, à regarder des séquences pornographiques sur son GSM, ce qui a suscité chez lui un certain effroi mais aussi l’« envie de le faire ». Il y pensait beaucoup et souvent. C’est lui qui sollicitait sa sœur qu’il menaçait pour qu’elle se taise ; « si tu le dis, je dirai que tu as fait telle bêtise » ou négociait son accord ; « on joue à ce que je veux puis à ce que tu veux ». Arnaud ne savait pas que son frère avait également fait de telles choses. Il dit s’en vouloir beaucoup et s’être excusé auprès de sa sœur. Il reconnaît avoir encore parfois envie de recommencer mais qu’il « se retient ». Il parle avec beaucoup d’affection de sa petite sœur qui lui manque même s’il comprend la distance mise entre eux par ses parents.

18Il évoque la souffrance de la séparation de ses parents, la peur qu’ils avaient tous quand les disputes du couple éclataient : « Ils se traitaient ; maman cassait des choses. On pleurait tous les trois ». Il décrit combien ils sont tous pris dans le conflit conjugal. Il se dit plus proche de son papa que de sa maman : « Maman, elle s’énerve tout le temps ». Il admire son père qu’il voit comme un « surhomme » dont il a toujours eu très peur. Blessé par certaines de ses paroles : « t’es qu’une grosse merde… », Arnaud tente de se rassurer en se disant qu’il ne pense pas ce qu’il dit. Des entretiens père-fils au cours desquels Monsieur X pourra mettre en question ses méthodes éducatives et reconnaître sa difficulté à être à l’écoute de ses enfants seront bénéfiques pour tous.

19Jérôme est un adolescent réservé et timide qui passe beaucoup de temps dans sa chambre à surfer sur le Net ou à des jeux vidéo. A l’école, il a du mal à se faire des amis et n’ose pas encore aborder les filles qui l’intimident. Il ne connaissait pas grand-chose de la sexualité quand d’autres élèves lui ont montré des vidéos pornographiques sur leur GSM ; vidéos qui l’ont autant choqué qu’attiré. Il dit y penser beaucoup et ne pas avoir compris toutes les images qu’il a vues. L’excitation suscitée par la vision des images l’a poussé à poursuivre ses recherches sur Internet en y associant son frère. Cela étant, il fallait encore que la barrière de l’interdit tombe pour passer à l’acte, ce qui a été favorisé par la proximité physique entre enfants et l’attitude érotisée de Juliette. Jérôme peut en effet dire avec gêne : « quand on jouait, elle m’a touché le zizi ». Il a honte et s’inquiète beaucoup des séquelles pour elle. Il voudrait que ce ne soit pas arrivé et aimerait réparer le mal qu’il a fait.

20Il éprouve une grande admiration pour son papa qui, à ses yeux, « a toujours préféré Arnaud ». Lors des entretiens père-fils, Jérôme boit littéralement les paroles de son père, à l’affût d’un regard positif sur lui-même.

21Lors des conflits violents entre leurs parents, Jérôme endosse le rôle du pitre qui amuse ses frère et sœur pour ne pas entendre ce qui se passe : « on se mettait tous les trois sous la couette et je faisais le sot pour les faire rire ».

22Après plusieurs semaines d’entretiens individuels, nous échangeons en équipe quant à la poursuite de la prise en charge. Nous pointons la mobilisation active des deux parents et de chacun des enfants, la reconnaissance des faits et de leur gravité par tous, les mesures à la fois de protection, de sanction et de recherche d’une aide extérieure appropriée prises par les parents. Ils demandent notre aide mais ne souhaitent pas une intervention judiciaire qui ne ferait qu’aggraver leur sentiment de honte que « cela arrive dans leur famille ». En outre, Monsieur X occupe une place où son autorité paternelle est crainte et respectée par ses fils. Sur cette base, nous faisons le choix de poursuivre le travail au sein de notre équipe sans interpeller les autorités judiciaires quant aux délits commis par Arnaud et Jérôme.

23Après ce travail en individuel, il nous semble opportun de rassembler les choses au niveau familial. Nous organisons un entretien de famille avec les parents, les trois enfants ainsi que les quatre intervenants mobilisés dans notre équipe. Le but de cette séance est de leur proposer notre lecture de ce qui est arrivé dans leur famille et de refaire circuler le dialogue là où il semble figé.

24Lors de cette séance, nous proposons à tous notre lecture des choses : les conflits conjugaux ont rendu les parents moins disponibles émotionnellement à leurs enfants ; les enfants se sont rapprochés pour supporter ensemble la peur et le chagrin suscités par les disputes violentes qui opposaient leurs parents ; Arnaud a eu ou on l’a laissé prendre trop de responsabilités dans le maternage et l’éducation de sa petite sœur ; Jérôme et Arnaud ont découvert la sexualité au travers d’images pornographiques et non via une éducation sexuelle adaptée à leur niveau de maturité. C’est dans ce contexte qu’Arnaud puis Jérôme ont abusé sexuellement de leur petite sœur qui a été éveillée trop tôt à une sexualité génitale.

25Nous leur disons que la première responsabilité est celle des parents qui n’ont pas pu voir ce qui se passait ni empêcher que cela arrive. La responsabilité est à Jérôme et Arnaud qui savaient l’interdit de l’inceste et n’ont pu résister à leurs pulsions sexuelles. La responsabilité est aussi à la société qui laisse accessible à des enfants des vidéos à caractère pornographique, images traumatisantes pour un enfant ou un adolescent qui ne sait encore rien de la sexualité adulte. Lors de cette séance, chacun reconnaît sa part de responsabilité. Juliette et sa maman expriment plus particulièrement leur ressenti.

26Les parents nous expliquent qu’ils ont décidé, en accord et dans l’intérêt des enfants, de répartir l’hébergement comme suit : Arnaud et Jérôme vivent chez leur père et vont un week-end sur deux chez leur mère. Juliette vit une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. Madame X exprime son sentiment de ne pas exister aux yeux de ses fils qui ne l’appellent jamais et viennent si peu la voir. A la fin de la séance, tous paraissent assez sereins. Monsieur et Madame X nous quittent en nous remerciant chaleureusement.

27Cet entretien de famille, bénéfique pour tous, nous montre que chacun des parents se charge de l’éducation des enfants du même sexe que lui. Nous faisons l’hypothèse que s’occuper d’un enfant de l’autre sexe les met en difficulté, probablement pour des raisons liées à leur histoire de vie.

28Chacune des thérapeutes poursuit les entretiens individuels avec son patient pendant quelques semaines pour l’un et quelques mois pour les autres selon les besoins de chacun.

29Deux mois après la clôture des entretiens pour Juliette, la maman nous rappelle bouleversée : l’homme qu’elle considérait comme son père « de cœur » vient d’abuser de Juliette (bisou sur la bouche et caresses de la zone intime au-dessus des vêtements). Le travail fait jusque-là par notre équipe n’a malheureusement pas permis d’éviter une nouvelle répétition de l’expérience traumatique chez cette fillette à la fois érotisée et fragilisée par les abus de ses grands frères. Avons-nous trop tôt accepté de mettre un terme aux entretiens comme elle le demandait ? A-t-elle voulu protéger ses parents en réclamant le retour à une vie normale et le désir de « ne plus parler de tout cela » ? A-t-elle cherché à vérifier les capacités de protection de sa mère ?

30Cette dernière hypothèse nous paraît intéressante. En effet, Juliette en a directement parlé à sa mère qui a tout de suite réagi adéquatement. Cet événement est pour cette maman l’occasion de mettre en œuvre ses capacités de protection vis-à-vis de sa fille. C’est aussi l’occasion de reprendre des entretiens, notamment mère-fille, où Juliette questionne beaucoup le rôle d’une maman et conclut : « si je comprends bien, une maman, ça protège ».

31Dans le décours du travail avec la famille, nous avons pensé que la maman a pu être abusée dans l’enfance sans être protégée mais elle n’en a jamais rien dit. Cela donnerait du sens à son aveuglement face aux passages à l’acte de ses enfants. Nous savons par ailleurs par la maman que son ex-mari a eu une enfance difficile, qu’il a été placé étant enfant. Ce n’est sans doute pas anodin que ce qui fait symptôme chez ces deux adolescents soit du côté de la transgression et du sexuel. Que cache cette rigidité éducative ? Qu’ont-ils entendu des conflits autour de la vie sexuelle de leurs parents ? Élucubrations de « psy » qui seront peut-être un jour confirmées…

32A l’entrée de cet hiver, lors de la rédaction de cet article, Monsieur X nous contacte à la demande d’Arnaud qui souhaite revenir parler. Un lien de confiance avec notre équipe s’est construit. L’élaboration psychique, la mise en mots d’événements traumatiques, peut prendre du temps et nous amène à rester disponibles dans l’après-coup.

33La révélation de Juliette a permis à cette famille de se mettre au travail et à notre équipe de repenser la délicate prise en charge de l’inceste fraternel, avec le risque d’adopter un fonctionnement incestueux en miroir avec le fonctionnement familial.

34Cette vignette clinique témoigne de la nécessité d’un travail en équipe, jonglant entre la problématique de l’abus sexuel et la dynamique familiale, des espaces individuels et familiaux, le temps de l’urgence et de l’élaboration, le temps de l’action et de la réflexion en équipe.

35Nous tenons à remercier la famille X de la confiance qu’ils nous ont accordée et de ce qu’ils nous ont appris. Nous tenons aussi à remercier nos collègues pour la prise en charge et la réflexion commune autour de cette situation.

Notes
  • [1]Cette vignette, inspirée d’une situation réelle, a été modifiée sur différents points afin de garantir le respect de l’anonymat des personnes citées.
  • [2]Clinique de l’Espérance – Rue Saint-Nicolas 447 – 4420 Montegnée.

Sources : Cairn.info

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