violence sexuelle mère déni

LES MÈRES QUI NE PROTÈGENT PAS LEURS ENFANTS CONTRE LES VIOLENCES SEXUELLES : S’ATTAQUER AU PROBLÈME DU DÉNI    

La violence sexuelle est la forme de maltraitance d’enfants qui connaît la croissance la plus rapide. La plupart des violences sur enfants prennent la forme d’incestes commis par des pères et des beaux-pères. Les tribunaux et les législateurs ont tenté de s’attaquer à ce grave problème de société en étendant la responsabilité pénale au-delà des auteurs mêmes pour inclure les membres de la famille qui n’interviendraient pas pour mettre fin à la violence. […]

Le déni est un état psychologiquement incapacitant que certaines mères éprouvent lorsqu’elles sont confrontées à la possibilité que leurs enfants soient agressés sexuellement par leurs partenaires. Le déni peut entraver la capacité d’une mère de reconnaître, ou même de savoir consciemment, qu’une telle agression se produit, l’empêchant ainsi d’intervenir pour protéger son enfant ou ses enfants. Même face à des preuves évidentes que son partenaire agresse son enfant, une mère qui est dans le déni peut simplement rester les bras croisés et permettre à cette violence de se poursuivre, souvent pendant plusieurs années. Le traitement juridique de telles situations est même compliqué par des éléments d’études selon lesquels le plus grand préjudice causé à l’enfant n’est pas tant causé par la violences sexuelle elle-même, mais plutôt par le fait que la mère ne le reconnaisse pas ou ne le croie pas quand son enfant l’en informe.

Dans la première partie, j’aborderai l’aspect psychologique du déni et la façon dont il empêche les mères d’intervenir pour protéger leur enfant des violences sexuelles au sein de la famille.

[…]   

Je maintiens que les mères qui sont véritablement dans le déni de la maltraitance de leur enfant ne devraient pas être systématiquement poursuivies pénalement. On devrait plutôt leur offrir le choix de participer à des programmes de traitement psychiatrique au lieu de les poursuivre. Cette approche, selon moi, est la plus bénéfique pour l’enfant et la mère

MÈRES DANS LE DÉNI   

Dans cette section, je décrirai les causes et les manifestations du déni chez les mères et leur impact sur leurs enfants. Bien qu’un traitement exhaustif du phénomène psychologique du déni lui-même dépasse le cadre de la présente note, il est important de comprendre la base du sujet afin d’analyser les implications, les effets juridiques et sociétaux du cas des mères confrontées à la maltraitance de leurs enfants.   

A)  Causes et manifestations du déni chez les mères   

 Le déni est un mécanisme de défense psychologique qu’une personne utilise pour éliminer les réalités pénibles et les sentiments douloureux qu’elles provoquent. Dans le cas d’une mère qui est dans le déni de la maltraitance de son enfant, le déni la protège de la douleur d’être au courant de l’agression, du sentiment de colère et de trahison envers son partenaire agresseur, et du sentiment de culpabilité de ne pas avoir protégé son enfant. D’une certaine manière, elle peut être consciente que des violences se produisent, mais, pour conjurer ces sentiments et peut-être pour ne pas mettre en danger son mariage, elle niera leur réalité.   

 Le déni d’une mère concernant les agressions perpétrées par son partenaire peut être aggravé par sa dépendance à l’égard de son partenaire. Roland Summit explique : En tant que personne largement dépendante de l’approbation et de la générosité du père, la mère placée dans le triangle incestueux est confrontée à un dilemme qui la divise : Soit l’enfant, soit le père ment et s’avère donc indigne de confiance.

Pour une mère, sécurité et capacité d’adaptation dans la vie, de même qu’estime de soi, supposent une confiance en son partenaire. Accepter qu’il puisse en être autrement signifie l’anéantissement de la famille et aussi d’une grande partie de sa propre identité.   

Elle peut être paniquée à l’idée de devoir tenter de subvenir aux besoins de sa famille, en particulier si elle n’a pas eu l’occasion d’exercer ses compétences dans des domaines matériellement rémunérateurs. Pourtant, même la mère qui subvient aux besoins de sa famille, y compris parfois aussi à ceux d’un partenaire au chômage, refuse quelquefois de s’attribuer le mérite des tâches qu’elle accomplit et a souvent le sentiment que son partenaire la protège d’une manière ou d’une autre de la crise.         

                                                                                                                                                                    

En conséquence, elle peut avoir peu confiance en sa capacité à faire face à la vie seule, et être susceptible de montrer mêmes penchants pour le déni que les femmes qui dépendent financièrement de leurs partenaires.                                                                                 

L’incapacité de certaines mères à faire face à la maltraitance de leurs enfants peut également découler du fait d’avoir été elles-mêmes victimes d’inceste.

Les stratégies d’adaptation qu’elles ont élaborées pour faire face aux propres violences subies peuvent inhiber leur capacité à faire face à l’agression sur leurs enfants. Il peut également être difficile pour ces femmes d’accepter le fait qu’elles aient laissé leurs filles être victimes des mêmes violences qu’elles.     

Certaines mères maintiennent leur état de déni même face aux signes les plus évidents d’agressions incestueuses. Les indices sont souvent présents bien avant que l’inceste ne commence réellement. Le comportement paternel avant l’inceste peut se manifester par l’insistance d’un père à dormir près de sa fille, ses tentatives pour la voir nue, ou encore essayer de s’exhiber devant elle et multiplier de façon inhabituelle les occasions d’avoir des contacts physiques.

Une fois que l’agression sexuelle a eu lieu, les victimes présentent souvent des symptômes physiques et comportementaux clairs. Pourtant, même face à ces signes évidents, certaines mères continuent de refuser de croire qu’il y a agression sexuelle. Dans certains cas, elles peuvent même blâmer leurs filles pour l’inceste.                                                                                                                                                                                     Par exemple, une jeune fille qui était continuellement agressée sexuellement par son père a essayé de le dire à sa mère à plusieurs reprises, mais a été stoppée à chaque fois. Finalement, une fois, quand son père était absent, elle a montré à sa mère des photographies pornographiques d’elle-même prises par son père.

Les photos ont momentanément ébranlé la mère dans ses convictions mais, néanmoins, elle a finalement accepté la négation de l’inceste par le père. La mère et le père ont rejeté hostilement leur fille, la qualifiant de « traître à la famille ». Comme la jeune fille a catégoriquement insisté sur le fait que ces agressions incestueuses avaient eu lieu, elle a été placée dans une famille d’accueil.

Enregistré lors d’une séance de thérapie par la chercheuse Karin Meiselman, le dialogue suivant illustre bien le niveau de déni qu’une mère peut opposer :        

Fille : Tu ne comprends pas comment nous aurions pu le faire…. Mère : Non, un-unh. Non.
Fille : Nous sommes allés aux poubelles et sommes sortis par les broussailles ! Tout droit dans le pâturage des vaches ! D’accord, vous étiez partis ! Tout le monde était loin de la maison ! Nous l’avons fait aussi dans votre lit ! Nous l’avons fait dans mon lit ! Nous l’avons fait dans la salle de bains, sur le sol … Nous l’avons fait au sous-sol ! Dans ma chambre en bas, et aussi dans la pièce de la chaudière ! …
Mère : Je n’arrive pas à y croire, je ne peux tout simplement pas …. Fille : Maman …. Mère : Je ne vois pas comment quelque chose comme ça aurait pu arriver et pourquoi tu me traites de cette façon. Fille : Parce que…… Mère : Après tout ce que j’ai fait pour toi ! J’ai essayé d’être une mère pour toi, j’ai essayé d’être une mère respectable, et tu accuses ton père de quelque chose de si horrible, c’est…
Fille : Maman, c’est vrai ! Tu dois le croire… Mère : [À la thérapeute] C’est ma fille, je l’aime, mais je ne peux pas croire à tout ça…

Après réflexion, beaucoup de mères qui passent du déni à l’acceptation du traumatisme de l’agression incestueuse se rendent compte que leurs filles avaient essayé de leur parler de l’agression d’une manière ou d’une autre. Souvent, les mères sont capables de se remémorer et d’isoler les comportements qui se sont produits lorsque l’agression sexuelle a commencé, mais qui n’ont pas éveillé leurs soupçons à l’époque. 

B. Les effets du déni d’une mère sur la victime

 L’état de déni de la mère a des répercussions sur la victime bien au-delà de la durée des violences. En effet, des études indiquent que le déni par une mère d’une agression incestueuse peut, en plus d’aggraver le traumatisme causé, avoir des effets psychologiques plus dommageables que l’agression lui-même.

Une victime d’inceste sur une longue durée a été hospitalisée pour une dépression sévère avec des caractéristiques psychotiques. La thérapie a révélé plus tard que le problème le plus gênant pour elle n’était pas les conséquences psychologiques de l’agression incestueuse, mais plutôt la colère qu’elle nourrissait envers sa mère pour en avoir été témoin à plusieurs reprises, et néanmoins avoir, par la suite, nié avoir été au courant lors des audiences au tribunal.

Des études, qui ont tenté d’établir un lien entre le degré de soutien maternel aux enfants victimes de violences sexuelles et les conséquences pour ces enfants, ont révélé que les enfants qui n’ont reçu aucun soutien parental présentent des troubles émotionnels beaucoup plus importants que les enfants qui avaient un certain soutien. Une étude a révélé que les enfants présentaient plus de troubles du comportement lorsque leurs mères réagissaient à la divulgation par la colère et la punition. Une autre étude fait apparaître que les symptômes chez les enfants qui ont dû faire face à des réactions négatives de la part de leurs parents sont deux fois plus élevés.

Ces effets délétères issus directement du déni d’une mère, associés à l’effet indirect qu’est la possibilité donnée aux violences de se poursuivre, peuvent laisser penser que les mères dans le déni devraient être tenues pénalement responsables de l’agression sexuelle commise par leur partenaire. De nombreux États ont pris cette direction, comme décrit dans la partie II. Cependant, je soutiens que le traitement par des soins, plutôt que l’incarcération, est la meilleure approche du problème, tant pour l’enfant que pour la mère.


Traduction de courtoisie par Sylvie depuis Yale – Christine Adams P519 à 524

Sexualité traumatisée – Se comprendre et guérir

Il est très répandu et tout à fait normal pour les survivants de violences sexuelles de
voir leur sexualité impactée.
Quelle que soit la manière dont cet impact se manifeste en soi, il est important de se
souvenir qu’il s’agit d’un processus inhérent à la guérison, qui participe à l’intégration
de l’événement traumatique. C’est tout l’être qui y fait face pour retrouver son pouvoir
et rétablir une sexualité saine.
Les symptômes post-traumatiques peuvent se faire présents immédiatement ou
longtemps après les événements. Se sentir réellement en sécurité, s’engager dans
une relation saine avec une personne respectueuse, aimante et digne de confiance
peut être un élément déclencheur.

Merci à Dame Effraie pour la traduction 🙂

Victime de l’inceste et Sexualité

“Violée à 15 ans, je n’arrive pas à avoir des relations sexuelles satisfaisantes. Je suis tendue pendant l’acte et je me bloque avant de jouir. Tout mon corps se contracte et me referme. Je n’arrive pas à me vider la tête pendant ce moment. A 35 ans, je me demande si vais un jour en guérir. Malgré plusieurs séances d’hypnose, rien ne change. Comment puis-je me faire aider ? Comment en sortir et connaître enfin le plaisir sexuel ?”

Philippe Brenot, psychiatre et thérapeute de couple, directeur des enseignements de sexologie et sexualité humaine à l’université Paris-Descartes, répond au témoignage d’Isabelle (35 ans) :

(…) Isabelle, que vous soyez tendue pendant l’acte et que vous vous bloquiez avant de jouir est tout à fait compréhensible puisque votre corps (votre esprit) revit symboliquement une situation qui n’a pas encore été totalement dépassée. Cette tension est une défense naturelle pour empêcher que se renouvelle l’agression et pour s’interdire une jouissance non désirée dans les conditions de l’agression. Vous faites d’ailleurs un lapsus en rédigeant votre question : “Tout mon corps se contracte et me referme.” En cela, vous dites bien que votre réaction profonde est un renfermement sur vous-même. Tout cela étant un signe que la situation initiale se poursuit sur un plan symbolique, un peu comme si votre psychisme ne savait pas qu’il se trouvait dans une autre circonstance, avec un homme désiré, aimé, choisi. Le travail psychothérapique, en relaxation par exemple, est destiné à dépasser cette dimension symbolique. Malgré son caractère apparemment magique, l’hypnose n’a rien de spécifique au suivi des blessures sexuelles. Mais il est difficile, dans une chronique aussi générale, de vous indiquer une marche à suivre personnelle, ce que peut faire un psychothérapeute sexologue.

Source : Le Monde

Partant des constats abordés dans le premier article sur le cas spécifique et dramatique de l’inceste, beaucoup de problème surgissent à l’âge adulte. une sexualité froissée, parfois étouffée, souvent insatisfaisante, source de méprise pour les compagnon.es de vie.

(…) Les difficultés rencontrées dans la sexualité découlent du processus de gel des sensations et des émotions. Elles sont la conséquence d’une lésion située plus en amont. Celle-ci, nous l’avons vu est bien plus conséquente, globale et porteuse de blocages diffus et étendus. Ce sont les instances de régulation de la relation à l’autre qui sont altérées. D’une part, l’individu s’est construit sans modèle, d’autre part, sa propre image en miroir est endommagée. Tout le dispositif de reconnaissance et d’intégration des affects et des instincts est altéré car la personne a été trahie par son père et sa mère, donc par les porteurs des représentations primordiales pour la construction de la personnalité. Dans un premier temps, donc, c’est la capacité à faire confiance à l’autre qui est amoindrie, voire considérablement blessée. Faire confiance, c’est aussi se lâcher, s’abandonner en toute sécurité dans la relation. Il règne donc une certaine confusion dans la capacité à distinguer le bien du mal. La personne risque ainsi de se laisser piéger dans des situations les plus variées, des plus positives aux plus négatives.

Dans sa construction, la personne a dû user des sources d’énergie qui sont antérieures à celles qui s’appuient sur les parents comme supports de projections structurantes, vecteurs d’adaptations pertinentes à soi et au monde.

La conscience de l’individu ne pourra pas intégrer correctement les messages qui sont à l’origine des sensations et des émotions, ceux-ci se trouveront livrés à eux-mêmes, soumis à des forces archaïques et primaires. Nous serons donc souvent dans l’excès, de prudence ou, à l’inverse, d’animalité. Entre ces extrêmes on trouvera les comportements les plus variés.

Ainsi, les personnes les plus portées à trouver leur épanouissement grâce aux stimulations du milieu, chercheront, plus ou moins instinctivement, à se créer une expérience à travers des aventures variées et multiples, parfois les plus folles, comme si la conscience avait perdu une barrière, celle du discernement. On retrouve là l’impact de cette étrange désaffection du monde qui provient d’un manque de repères transmis par les parents.

Les personnes plus intériorisées se protègeront plus volontiers, car leur tendance naturelle les conduit à intérioriser d’abord, à agir ensuite. Comme la sexualité implique tout l’individu, ces personnes risquent de se retrouver isolées et solitaires.

Admettons que dans le cours naturel du processus d’évolution d’un enfant, l’éveil à la sexualité se fait, dans nos cultures, entre 13 et 16ans, précisément en même temps que l’apparition des émois caractéristiques de la période de l’adolescence. Ces émois, hormis quelques ajustements se retrouveront inchangés tout au long de la vie de l’individu.

Les transgressions et abus se produisent, le plus souvent, avant cet âge, quand l’enfant est entièrement sous la dépendance de la force de l’adulte. C’est donc avant même l’apparition des processus constitutifs de la sexualité adulte que se produisent les plus graves lésions psychologiques, sans oublier les lésions physiques qui altéreront également l’image que la personne aura de son propre corps.

C’est donc en amont de la sexualité que les problèmes de couple se poseront. Et nous retrouverons souvent ce même rapport à l’émotion, contenue, malvenue souvent et rarement dévoilée. Comme si la personne reconstituait le processus du viol quand elle est confrontée au dévoilement de son intimité. Consciente de cela, elle peut faire diversion durant de nombreuses années en masquant sa souffrance. J’ai rencontré des couples où la femme s’est confiée alors que tous ses enfants étaient majeurs et autonomes.

Plus grave encore, c’est le problème de la confiance en soi qui est altérée. L’atteinte à la dignité de l’enfant imprègnera la vie entière de l’adulte si aucune réparation n’est entreprise. D’où cette difficulté à se confier, parfois, la vie durant.

Source : Vivre après un psychotraumatisme

Lorsque l’un des conjoints a été abusé dans son enfance, comment construire au sein du couple une vie affective et sexuelle de qualité ? Quel est l’impact du traumatisme de l’inceste sur la vie conjugale d’une ancienne victime ?

La trahison de l’enfant et sa manipulation psychologique par un adulte censé le protéger, l’empêche de se sentir digne d’être aimé d’un autre, d’avoir confiance en lui et de faire confiance à son conjoint dans le lien d’amour. Lorsqu’amour et haine, désir et dégoût se côtoient, le survivant de l’inceste peine à former et à maintenir des relations intimes satisfaisantes ; il souffre de difficultés à poser ses propres limites et à respecter celles du conjoint. Sur le plan sexuel, les troubles prennent diverses formes : hypersexualité ou manque de libido, absence de plaisir, douleurs, comportements sexuels à risque, etc. La sexualité est alors perçue comme anormale et génératrice d’une intense culpabilité.

A l’époque de l’inceste, l’enfant a été réduit à l’état d’objet sexuel et placé dans une confusion des rôles, qui a pu faire naître chez lui une immaturité affective narcissique, instable et changeante. Le lien conjugal souffre au présent des conséquences passées de l’inceste sur l’ancienne victime, qui peine à s’investir dans une relation harmonieuse de couple. Dans de nombreuses situations, elle oscille entre une très grande méfiance et une très grande dépendance envers son conjoint, et s’emmure dans une relation conjugale toxique.

Plus rarement, le partenaire est bienveillant, et c’est alors pour l’ancienne victime une réelle ressource sur laquelle prendre appui. Choisir de ne pas se taire, nommer l’horreur, se mettre en route pour entreprendre un travail de vérité à la rencontre de soi et de l’autre tel qu’il est, avec l’aide de professionnels (travail conjugal avec un conseiller conjugal et familial, travail plus individuel avec un psychologue) : voilà ce qui permet de rétablir chacun à sa juste place, d’entrer dans une relation conjugale plus ajustée et de trouver la vie au cœur de la souffrance.

Source : Maud Chabert d’Hieres

(…) Apprivoiser sa propre sensibilité, explorer sa sensualité

Quel type de rapports sexuels envisager ? Chaque personne étant différente, on ne peut se permettre de généraliser et fournir des solutions toutes faites, clef-en-main. L’important est de pouvoir se choisir une vie sexuelle qui nous convient, qu’elle ne soit pas imposée de l’extérieur. D’où il paraît sans conteste indispensable, pour les personnes victimes d’un tel traumatisme, de se réapproprier à leur rythme leurs propres sensations, leur sexe, leur plaisir, sentir l’unité de leur corps en général, apprendre à le défragmenter, car les abus ont rendu le corps morcelé. Et permettre à l’énergie de progressivement circuler. Apprendre à écouter, respecter la sensibilité de leur corps, afin de construire et d’ancrer cette sécurité intérieure manquante, avec ou sans l’aide d’un partenaire.

Ecouter son corps : la formule est connue, un peu cliché, utilisée à tout-va, mais il n’y a rien de plus réel, de plus concret et de plus nécessaire dans le cas d’un vécu d’inceste. Tendre l’oreille pour accueillir ses failles, ses cris, ses pleurs, ses plaies, ses hontes, ses désirs, ses envies, ses plaisirs…

Les sentiments de honte et de culpabilité toxiques, inhérents aux abus, rendent le partage intime émaillé d’obstacles : faire l’amour est tout sauf fluide, et peut devenir générateur d’angoisses. Comment réintroduire de la légèreté, un côté ludique à ce qui s’apparente au parcours du combattant ? Comment faire émerger/réemerger le désir ?

Comment lui laisser une place, le faire grandir ?

Retrouver le goût de chaque sensation, se familiariser avec chaque émotion, qui souvent déborde, submerge, car nouvelle, inconnue, effrayante, y compris pour le partenaire éventuel, amené à prendre en compte et apprivoiser l’hypersensibilité de l’autre. S’il est lui-même hypersensible, il faudra que le duo se découvre un équilibre, s’invente une danse commune, des gestes, des jeux, des caresses, des baisers, des pratiques qui leur appartiennent, s’accordent sur mesure, pour que leurs énergies entrent en résonance.

Tout dépend aussi de la façon dont les deux personnes investissent la relation, ce qu’elle signifie pour eux. Des conduites dissociantes – c’est-à-dire non respectueuses de soi, conséquences des abus -, peuvent amener d’anciennes victimes à se lancer dans des expériences sexuelles destructrices et/ou avec des partenaires qui se révéleront destructeurs. Elles n’en ont pas toujours conscience et seul un suivi thérapeutique bienveillant et soutenant (et non pas infantilisant et répressif), pourra les faire évoluer vers une reconnaissance de leur propre valeur, le chemin vers la rencontre d’un partenaire respectueux.

Une fois qu’elle est apprivoisée, chouchoutée, cette sensibilité souvent aiguisée propre aux victimes d’abus sexuels, se révèle un véritable atout vers une sexualité épanouie. L’intensité du désir, du plaisir, et des sensations corporelles se trouve renforcée.

Dans NaissanceLaurence part à  la découverte de son désir.

Elle apprend à érotiser son corps de manière saine, dans le respect de son rythme et de ses limites. C’est essentiel, et cela fait partie du processus de désanesthésie. On le sait, la masturbation féminine est encore taboue – mais ça change… -, or c’est ce qui permet à Laurence de se sentir en lien avec son corps sexué, d’explorer sa sensualité, de vivre sa sexualité et de l’ancrer, quand la partager est beaucoup plus difficile, source de souffrance et d’incompréhension.

Des accessoires tels que sex-toys et boules de Geisha peuvent être de précieux alliés dans l’exploration des sensations. Et pourquoi pas une plume pour les caresses ? Le plaisir s’apprivoise, s’amplifie de plus en plus, se découvre de nouveaux horizons. On apprend à l’exprimer, à moins le retenir. On se laisse aller à explorer ses fantasmes aussi, parfois ça n’a jamais posé de problèmes, parfois si. Lâcher prise petit à petit. Dans cette découverte, on ne va pas s’embarrasser de barrières supplémentaires et autres barreaux inutiles à la prison qui a déjà bien enfermé le corps : d’où qu’il vienne et du moment qu’on se respecte, le plaisir est bon, et bon à prendre, qu’il soit clitoridien, vaginal, ou les deux, qu’il nous parvienne d’autres zones érogènes, peu importe. Peu importent également les positions sexuelles, il est inutile de se mettre la pression pour expérimenter l’ensemble du Kamasutra. On privilégiera celles dans lesquelles on se sent bien. On explore à notre rythme, sans forcer et on s’autorise à jouir sans se faire violence ! C’est tout un programme…Parce que l’orgasme peut aussi provoquer de la honte, comme si on n’y avait pas droit. Ou déclencher des crises de larme, tant l’émotion est intense.

Pour aider le corps à la détente, faire ressortir et harmoniser l’énergie bloquée, on peut se faire accompagner sur le plan corporel, par exemple lors de séances de kinésiologie, de reiki, de massages ou d’ostéopathie.

Etre dans la pleine conscience, en lien avec la terre, avec son axe tête-coeur-corps, sentir son plancher pelvien régulièrement – puisque c’est là que se trouve notre sécurité de base – permet de se recentrer et contribue à l’ouverture vers une sexualité vivante et confiante. Vers une sexualité vibrante aussi. Car bien sûr, il est question de vibrations. Désir détruit, amoché, vibrations basses, le champ magnétique des ex-victimes peut être défaillant, parsemé de « trous », et le risque est de se sentir envahi/oppressé par l’énergie du partenaire, exactement comme durant les abus. Se réapproprier sa propre énergie sexuelle, l’ancrer, pour pouvoir rencontrer celle de l’autre dans le plaisir, la confiance et l’unité. L’ancrage est particulièrement important à travailler, tant la déconnexion fut énorme. Allié à tout ce que j’ai expliqué précédemment, il nous permet d’être relié à nous-même, aux autres, et cette « reliance » est nécessaire à l’épanouissement sexuel.

Se laisser le temps

Cette reconstruction prend du temps et demande beaucoup de patience.

Autoriser son corps à refaire confiance ne va pas de soi, puisque celui-ci possède une mémoire où se logent les traces profondes du traumatisme, souvent difficilement accessibles, enfouies sous plusieurs couches de protection qui ont permis à la victime de survivre. Des blocages soudains, des mouvements de retrait ou de figement, des émotions fortes peuvent survenir durant un rapport sexuel, sans raison apparente. Parfois, la personne parvient à identifier que tel mouvement, telle caresse effectués par son partenaire lui évoque l’agresseur ou l’agression.

La confiance est un maître mot. Confiance en soi et en l’autre, elle a de toute façon été détruite par l’agresseur. Si l’ex-victime cheminera pour restaurer une estime de soi brisée, l’existence d’un lien sécurisant et sain avec son partenaire s’avère fondamental et se forge petit à petit. La définition de limites et repères précis l’est également. Il n’y a rien de pire que le flou, le manque de repères pour les anciennes victimes, dont le territoire fut envahi précocement, et fracassé. Dire ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas, si c’est trop tôt ou pas. Ce n’est pas toujours facile à identifier ni à verbaliser quand on a eu ses émotions et sensations anesthésiées, mais cela s’apprend. On peut s’autoriser à dire que c’est difficile.

Un lien de confiance dans un cadre thérapeutique est également nécessaire.

A l’heure où l’on vante les mérites de la lenteur, je suis ici tout à fait en phase avec cette approche qualitative de la vie en général, et sexuelle en particulier: « slow sex », exploration de sa propre sensualité et celle de l’autre, en douceur, pas à pas. Apprivoiser peu à peu le contact peau-à-peau, sans brusquer. C’est une impro à deux ou en solo. Avancer par essais/erreurs, dans la tolérance. Bienveillance envers soi.

Une pratique plus animale, malheureusement, pourrait bloquer la personne plus qu’autre chose, raviver les douleurs, des images de l’agression, et ranimer les séquelles, dont  l’anesthésie et la dissociation (clivage corps/esprit). Ce peut être possible pour certaines, mais avec le temps.

Source : Cabinet de curiosités

Face à l’inceste

Par Luc Massardier – Psychiatre Praticien hospitalier à l’hôpital Sainte-Anne à Paris Consultant en milieu pénitentiaire

Pourquoi réunir en un même lieu des jeunes filles exclusivement victimes d’inceste et aller ainsi à l’encontre des pratiques professionnelles courantes ?
C’est à cette question que l’auteur donne une réponse à partir de son expérience et de sa connaissance de la clinique de l’inceste.

« Dire l’inceste », Sociétés & Représentations

Anne-Emmanuelle Demartini (dir.)

À l’automne 2017, suite à une série de dénonciations de violences sexuelles dans le milieu du cinéma hollywoodien, des milliers de personnes, dont une grande partie de femmes, ont partagé et dénoncé publiquement sur les réseaux sociaux des abus subis au cours de leur vie. Dans ce contexte de prise de parole collective et individuelle, la lecture du numéro 42 de Sociétés et Représentations,intitulé « Dire l’inceste », semble particulièrement d’actualité. Le dossier, coordonné par Anne-Emmanuelle Demartini, vise à questionner la manière dont et les conditions dans lesquelles on parle de l’inceste dans la société française (avec deux brefs pas de côté en Italie et aux États-Unis) et permet ainsi d’examiner la construction et le fonctionnement d’un tabou. Au prisme de la question du « dire », émerge également celle des représentations de l’inceste. Les huit contributions reposent sur une distinction entre l’inceste de la théorie anthropologique, correspondant à une règle de parenté et plus particulièrement à une prohibition liée aux unions, et l’inceste « pratique », entendu comme un acte sexuel constituant aujourd’hui un crime qui engage un rapport asymétrique lié à la parenté et à l’âge. C’est du second dont il est question. Les articles sont issus de diverses disciplines (histoire, anthropologie, histoire de l’art et littérature) et couvrent différentes périodes (Moyen-Âge, XIXe, XXe et début du XXIe siècle), ce qui permet de saisir la dimension historique et les enjeux de la parole sur l’inceste.

2Le dossier montre tout d’abord comment l’inceste a progressivement été considéré comme un crime sexuel dénonçable par ses victimes. Premier contributeur, Didier Lett rappelle qu’à la fin du Moyen-Âge chrétien, l’inceste est avant tout considéré comme un péché, une forme de sexualité interdite, au même titre que la sodomie ou l’adultère. Les sources judiciaires qu’il a étudiées (qui concernent Bologne au début du XVe siècle) témoignent de cas d’incestes père-fille jugés en tant que crimes, mais ces cas sont toujours associés à des actes de luxure et de débauche : dans les affaires d’abus sexuels extra-familiaux sur de jeunes filles vierges, ces dernières, du fait de leur virginité, sont considérées comme n’ayant pas pu donner leur consentement à l’acte sexuel ; mais lorsqu’il s’agit d’inceste, les liens du sang entre les protagonistes sont censés créer une attirance coupable, une pulsion de débauche à laquelle ils cèdent. Père et fille sont blâmé·e·s pour péché de luxure, ce qui empêche de penser toute notion de (non-)consentement ou de rapport victime/agresseur. L’article d’Anne-Claude Ambroise-Rendu, consacré à une toute autre époque, répond particulièrement bien à celui de Didier Lett en présentant les conditions qui ont permis l’émergence d’une parole publique sur l’inceste en tant que crime sexuel en France à la fin du XXe siècle. L’essor des médias de masse, et les évolutions du secteur audio-visuel en particulier, participent au développement d’une nouvelle vision de l’inceste comme un crime sexuel intergénérationnel – devenant ainsi une catégorie de la pédophilie – dénoncé à visage découvert par ses victimes à partir des années 1980. La parole et surtout la révélation deviennent des poncifs du schéma discursif télévisuel et journalistique sur l’inceste et c’est progressivement la question de la souffrance des victimes, notamment psychique, et de sa réparation qui s’impose. L’inceste est ainsi devenu dicible en tant que crime sexuel. Bien qu’éclairante, la distance historique entre l’article de Didier Lett et le reste des contributions ne permet toutefois pas de saisir pleinement les ressorts de la transformation de la parole et des représentations sur l’inceste entre le Moyen-Âge et le XIXe siècle.

  • 1 Voir notamment Durkheim Émile, « La prohibition de l’inceste et ses origines », L’Année sociologiqu (…)
  • 2 En 1933, Violette Nozière a assassiné son père suite aux abus sexuels qu’il lui a fait subir pendan (…)
  • 3 Raymond Gouardo a violenté et violé sa fille, Lydia Gouardo, de 1975 à sa mort en 1999, à la vue et (…)

3Le dossier insiste ensuite sur les limites de la libération de la parole sur l’inceste. En effet, il permet de comprendre le tabou qui s’est progressivement formé autour du crime incestueux au XIXe siècle et ses conséquences, semblant s’opposer ici aux théories anthropologiques sur le tabou universel de l’inceste1. Fabienne Giuliani montre comment, au cours du XIXe siècle, le terme en lui-même est devenu indicible. Avec la rédaction des codes napoléoniens, les périphrases se généralisent au sein des classes politiques pour désigner l’inceste – on parle d’« acte monstrueux », du « plus odieux attentat » ou encore du « dernier outrage » (Giuliani, p. 42). Cette pratique se diffuse de manière hétérogène mais gagne progressivement toutes les couches de la société dans les années 1870, grâce à la presse. Ce processus s’accompagne d’un discours sur les dangers que représente l’inceste, en en faisant un repoussoir. L’article d’Anne-Emmanuelle Demartini, à partir de l’affaire Nozière2, informe sur les effets de l’établissement du tabou, plus particulièrement en ce qui concerne la difficulté à dénoncer un crime incestueux devant la justice. L’étude des discours produits sur l’affaire montre comment les propos de Violette Nozière disponibles dans les sources (presse et archives judiciaires) sont toujours retravaillés par les journalistes et les professionnels du monde judiciaire en fonction du paradigme en cours sur l’inceste, utilisant les procédés périphrastiques évoqués précédemment. Cela conduit à une mise sous silence des abus paternels. Seul le parricide est retenu, tandis que l’accusation d’inceste est mise en doute et finalement ignorée par la presse et la justice. La contribution de Léonore Le Caisne forme un intéressant parallèle en analysant les conditions du non-dit dans la société contemporaine à partir de l’affaire Gouardo3, médiatisée à la fin des années 2000. L’analyse du discours des habitant·e·s du village où résidait la famille montre que l’inceste n’a pas été tu – puisque ceux-ci en avaient connaissance et en parlaient – et cependant n’a pas été dit, en tout cas n’a pas été dénoncé. La parole échangée dans le cadre des commérages porte une fonction particulière : elle permet d’établir les hiérarchies et les limites de la communauté villageoise. Elle ne brise en revanche pas la configuration dans laquelle l’inceste semble normal. L’article de Dorothée Dussy apporte un éclairage complémentaire en exposant comment, dans l’histoire des sciences sociales, l’inceste en tant qu’objet d’étude a été construit comme un interdit, conduisant à nourrir le tabou et à invisibiliser les abus incestueux.

4Deux contributions se distinguent de l’ensemble par leur approche et leur sujet. L’entretien avec Camille Morineau, commissaire de l’exposition du Grand Palais de Paris et du musée Guggenheim de Bilbao consacrée à Nicky de Saint Phalle en 2014-2015, ainsi que l’article de Tina Harpin sur le roman de Toni Morisson The Bluest Eye (1970, États-Unis) offrent une perspective originale en montrant la potentialité oblitérante de l’inceste et comment, dans le même temps, il peut donner de la puissance à une œuvre d’art ou de littérature sans en devenir le motif unique.

  • 4 La Loi n° 2016-297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance fait suite à une première (…)
  • 5 Romero Marie, « Qualifier pénalement l’inceste : les incertitudes du droit pénal français contempor (…)

5Dans le contexte de la récente réforme inscrivant un surqualificatif incestueux concernant les abus sexuels sur mineurs dans le Code Pénal4 – d’ailleurs citée à plusieurs reprise –, le dossier aurait pu être complété par une contribution consacrée au dire de l’inceste dans le droit et la pratique judiciaire contemporains. Les récents travaux de Marie Romero apportent un complément intéressant à cet égard5. On peut enfin regretter que l’un des objectifs du dossier, traiter des représentations sur l’inceste, ne soit pas davantage approfondi et plus clairement présenté. Le rapport avec les représentations sociales des liens de parenté, comme la place donnée aux liens du sang, évoquée brièvement par Fabienne Giuliani, aurait par exemple pu être développé. La distinction fondatrice du dossier entre l’inceste comme interdit de la théorie anthropologique et l’inceste comme crime sexuel pratique pourrait être questionnée. Elle amène les auteur·e·s à utiliser des expressions telles que « inceste intrafamilial » ou « inceste au sens étroit du terme » (Didier Lett, p. 17), « phénomène incestueux » (Fabienne Giuliani, p. 31) ou encore « situation incestueuse » (Anne-Emmanuelle Demartini, p. 49), qui pourraient faire l’objet d’une discussion. Reste que le dossier de la revue Sociétés et Représentations « Dire l’inceste » se distingue par sa richesse et par la qualité de l’écriture des contributeurs et contributrices, qui rendent sa lecture agréable, pleine d’apprentissage et de pistes de réflexion.

Source : Open Edition

Soigner le traumatisme ?

Violences, attentats, catastrophes, tortures, viols, maltraitances… Ces événements qui suscitent l’effroi peuvent avoir des conséquences psychiques graves sur le plus long terme. Peut-on soigner le traumatisme? Si nous posons la question, c’est parce la réponse ne va pas de soi. Ce numéro de Rhizome présente un double intérêt au regard de la ligne éditoriale de la revue. D’une part, l’appréhension du traumatisme paraît être à l’articulation entre un événement et/ou un contexte social et une « empreinte » psychique. La souffrance psychosociale d’hier serait le traumatisme d’aujourd’hui. D’autre part, il existe une prévalence des psychotraumatismes plus élevée pour les personnes ayant l’expérience de la précarité et/ou de la migration. Que recouvre alors le « traumatisme » dans une perspective clinique? La terminologie s’inscrit aujourd’hui dans le langage commun, suscitant de fortes attentes pour que les dispositifs de santé mentale prennent en charge les personnes exposées à des événements traumatiques.

Source : Orspere / Ch Le Vinatier