Violeta belhouchat 17/04/21

Tabous et résilience sexuelle

Publié Laisser un commentairePublié dans résilience, sexualité, tabou, violences sexuelles

La sexualité est encore entourée d’innombrables tabous. Mais même dans la catégorie “ce dont on ne parle pas”, il y a des sujets dont il est encore plus difficile de parler. La sexologue féministe Violeta Belhouchat, dans sa chronique, nomme certains des tabous historiques entourant les violences sexuelles. Elle nous rappelle que les victimes de violence ne sont pas seulement confrontées à des obstacles individuels, mais qu’elles doivent aussi briser le silence imposé par ces choses dont il est si difficile de parler.

Parler de la sexualité est un sujet tabou. Parler des menstruations, de l’absence de désir sexuel post-partum – qui peut durer des mois -, des infections sexuellement transmissibles, de la difficulté pour les personnes ayant un vagin d’obtenir un orgasme lors de rapports hétérosexuels et des difficultés sexuelles dans les couples de toutes orientations sexuelles et romantiques sont cinq tabous bien identifiés.

Ce ne sont pas les seuls, mais ce sont nos “démons connus” de la santé sexuelle. Ce qui m’a frappé, c’est de constater qu’il est également tabou de parler des problèmes sexuels parmi les victimes de violences sexuelles et les spécialistes de la santé qui les traitent : médecins, gynécologues, sages-femmes, urologues, thérapeutes, psychiatres.

C’est surprenant, car le nombre de survivants de violences sexuelles dans le monde se compte en milliers. J’ose affirmer qu’il n’existe aucun spécialiste de la santé qui n’ait pas traité parfois des patients (enfants, adolescents, hommes, femmes, non-binaires) victimes d’excision, de mutilations sexuelles en milieu hospitalier, d’inceste, de viol, de pédophilie, de viol conjugal, de traite des êtres humains et/ou d’exploitation sexuelle.

Sans parler des cyber-violences sexuelles : les menaces de viol en ligne, diffusion d’images pornographiques sans consentement, cyber-harcèlement LGBTQAI+phobe, cyber-diffamation sexuelle, cyber-comingout forcées – particulièrement graves dans certains pays comme l’Iran, où l’homosexualité est encore un crime et peut être punie de la peine de mort.

De nombreux groupes de victimes de violences sexuelles dénoncent et travaillent à la reconnaissance juridique de ces formes de souffrance et à obtenir une réparation symbolique. De nombreux journalistes filment ou transcrivent des témoignages.

Ce n’est un secret pour personne que pour guérir d’un traumatisme sexuel, il faut sortir du silence. 

Ce qui semble moins identifié, c’est que cela nécessite de surmonter des obstacles individuels : la honte, la culpabilité paradoxale ou inversée (lorsque la victime se sent coupable de sa propre agression) et la confusion causée par le manque d’éducation sexuelle, le manque d’informations juridiques ou l’amnésie traumatique, par exemple.

Parler en pleurant, en gémissant, en bégayant, en soupirant, en tremblant de rage, en transpirant de stress, en ayant la bouche sèche, en ayant la nausée d’angoisse ou en ayant le sentiment d’être dans un état de mort et d’anesthésie est un combat, qui se vainc phrase par phrase.

En réalité, chaque victime de violence sexuelle doit faire face, en plus de ces obstacles internes, au poids du silence des tabous historiques suivants :

Les tabous concernant les violences sexuelles.

La diversité de la violence sexuelle. Sa présence continue dans les espaces publics et privés, dans les lieux d’éducation, de sport et des soins de santé. Le nombre de cas quotidiens. 

Les violences sexuelles peuvent provoquer des érections du pénis et du clitoris, ainsi qu’une lubrification due à des réactions réflexes des glandes (prostate masculine, glandes de Bartholin, glandes urétrales ou de Skene). Ils peuvent provoquer des orgasmes, des réactions d’érection et des spasmes accompagnés de réactions émotionnelles négatives (dégoût, aversion, horreur, surprise, peur, tristesse, stupeur).

Les tabous concernant les victimes de violences sexuelles

L’âge des victimes : 8 sur 10 sont des enfants ou des mineurs. 

Expériences psychologiques d’amnésie traumatique : oubli total ou partiel de la violence pendant des mois, des années ou des décennies. 

Les expériences psychologiques de prise de conscience : la grande majorité ne sait pas qu’elle subit des violences sexuelles et en prend conscience quelques jours, semaines, mois ou années plus tard – à l’adolescence ou lorsqu’elle a accès à une éducation sexuelle ou à une formation juridique.

Tabous concernant les auteurs de violences sexuelles

L’âge des auteurs (1 sur 4 est un mineur), leur origine socio-économique (de toutes les couches socio-économiques), leur niveau d’éducation (de l’analphabète au post-doctorant).

La différence qu’il peut y avoir entre un comportement sexuel social (par exemple, hétérosexuel monogame) et un comportement sexuel secret (par exemple, pédocriminel prédateur), l’état de santé physique (sain, malade ou handicapé).

L’état de santé mentale (il s’agit majoritairement de personnes en bonne santé, intégrées dans la société, qui sont pleinement conscientes de leurs actes et prennent des mesures de sécurité pour éviter d’être découvertes, certains agresseurs  sont des psychopathes violents, des sadiques ou des asociaux).

Il s’agit principalement de personnes ayant un pénis et s’identifiant comme des hommes hétérosexuels.

Les tabous concernant les liens interpersonnels entre les auteurs et les victimes de violences sexuelles.

Il peut s’agir de parents, avec ou sans lien de sang ; de personnel de santé et de patients ; de relations affectives au sein ou en dehors du mariage ; de collègues, de patrons et de subordonnés ; de proxénètes et de travailleurs du sexe ; d’enseignants et d’étudiants ; d’entraîneurs sportifs et d’athlètes ; de voisins ; de connaissances ; d’amis ; d’anciens partenaires ; de policiers et de détenus ; de députés et d’assistants parlementaires ; de dirigeants et de militants politiques ; de fonctionnaires et de citoyens en quête d’aides publiques ; de metteurs en scène et d’actrices de théâtre ou de cinéma…

Les tabous concernant les relations entre les agresseurs de violences sexuelles.

Ils travaillent dans des réseaux humains – numériques – économiques – d’information, ils ont des contacts personnels et/ou professionnels quotidiens, ils appartiennent à la même famille, appartiennent à des cercles professionnels, s’entraident pour obtenir des positions de pouvoir économique, politique ou autre, créent des liens d’interdépendance.

Les tabous concernant les actions réalisées par des auteurs de violences sexuelles

Ils communiquent avec d’autres agresseurs sur leurs stratégies de domination (psychologique, économique) et leurs agressions sexuelles (ils les décrivent, les développent pour les rendre plus extrêmes) ; ils manipulent émotionnellement et affectivement ; ils font du chantage, menacent directement l’intégrité physique des victimes ou le font indirectement par l’intermédiaire de leurs proches (animaux domestiques, frères et sœurs, parents, amis) ; Ils pratiquent l’intimidation verbale et non verbale, créent des situations et des preuves matérielles pour extorquer, menacer la réputation et la dignité des victimes ou de leurs proches, menacent la situation économique de la victime et de ses dépendants (membres de la famille ou autres), menacent la sécurité de la victime et/ou de son environnement (son domicile, ses papiers d’identité, sa communauté), louent ou paient des services ou des cadeaux ou des faveurs aux victimes ou à leur entourage.

La violence sexuelle sont toutes les  violences qui porte atteinte à la sexualité d’un être humain dans ses aspects biologiques et corporels, émotionnels, affectifs, interpersonnels, psychologiques, psychiques, éducatifs, culturels, familiaux, socio-économiques et juridiques.

Sans le savoir, chaque victime de violence sexuelle, lorsqu’elle se trouve devant son thérapeute ou son médecin, la difficulté qu’elle rencontre, avant d’ouvrir la bouche et de raconter ce qu’elle a vécu, est de ne pas rompre avec sa honte, sa culpabilité de victime ou sa confusion. Elle fait face à la rupture de siècles de tabous autour de la sexualité et de la violence sexuelle.

Si vous êtes une victime, votre parole compte.

Dire votre vérité est votre résilience.

Et plus tôt que tard, votre résilience individuelle fera partie de notre résilience sexuelle collective.

Traduction de courtoisie par Marion SOISSON depuis Al Haraca

inceste

Presque la moitié des agressions sexuelles sur mineurs sont commises par un parent

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La Fondation Anar informe que les agressions sexuelles sur enfants et adolescents ont quadruplé en 12 ans.

Le danger poursuit les mineurs au sein même de leur cercle de confiance. Près de la moitié des agressions sexuelles commises sur des enfants et adolescents sont perpétrées par un parent ; on retrouve plus fréquemment le père (23,3 %), le compagnon de la mère (5,4 %) et l’oncle (5,4 %). C’est ce que montre une étude présentée par la Fondation Anar (Aide aux enfants et aux adolescents en risque) basée sur les appels à l’aide reçus (900 202 010) et sur les consultations de chat pendant 11 ans. L’association avertit également de la hausse des agressions sexuelles sur mineurs dans les dernières années : 1 093 cas détectés en 2020, soit quatre fois plus qu’en 2008 (273).

Les agressions sexuelles ne sont pas toutes commises au sein du cercle familial cependant, dans ce cadre, le risque se multiplie. L’environnement supposé sécuritaire est celui même qui trahit de nombreux mineurs. Le profil de l’agresseur est majoritairement masculin, plus âgé, et proche de l’enfant. Diana Díaz, directrice du centre d’appels et du chat d’Anar – un outil web pour conseiller les mineurs ou leurs proches – affirme que les agresseurs profitent de la confiance des enfants. « Parfois, ils leur dissent qu’il s’agit d’un jeu qui doit rester secret, d’autres fois, ils les menacent », précise-t-elle. L’endroit où a lieu l’agression est familier. 49,7 % des cas d’agressions sont commis au domicile de la victime, 14,8 % chez des personnes de leur entourage et 13,2 % en milieu scolaire.

« Je me rappelle que mes parents sortaient et mon frère m’obligeait … Ça me dégoûtait et c’est arrivé plusieurs fois », Laura (son prénom a été modifié) a reconnu par téléphone, une fille de 12 ans qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait, elle n’était même pas capable d’exprimer la situation avec des mots. Il lui a fallu plusieurs appels à l’association afin de raconter ce qu’elle éprouvait. Dans de nombreux cas, la victime a besoin de plus d’un appel téléphonique. La fondation a examiné pour l’étude 89 808 appels enregistrés entre 2008 et 2019, et ceci a permis de détecter 6 183 cas.

Pour les mineurs, il est difficile de demander de l’aide. Cela fait partie du problème. La violence envers les enfants est invisibilisée. La Fondation a constaté que 40,9 % des enfants et adolescents qui demandent de l’aide gardent le silence pendant plus d’un an avant de raconter l’agression subie. Et ce, malgré le fait que plus de deux tiers des mineurs pris en charge subissent des agressions tous les jours. « Les mineurs souffrent d’abus pendant des périodes plus longues et plus répétées qu’auparavant », souligne D.Díaz.

La hausse de cas détectée par Anar est tout particulièrement visible depuis les six dernières années, période caractérisée par une augmentation de l’utilisation des appareils numériques comme instrument pour commettre ces agressions : le cyberharcèlement a augmenté de 36,7 % et le « sexting » ou les messages à contenu sexuel de 25 %. « Les plateformes numériques sont devenues un terrain d’action majeur pour les agresseurs qui y ont plus facilement accès aux mineurs », explique Díaz. Aussi, la fondation alerte face à la hausse des agressions en groupe, qui sont passées de 2,1 % en 2008 à 6,3 % en 2018. Díaz reconnaît qu’il reste encore beaucoup de travail à faire en matière de sensibilisation sociétale, car les violences sexuelles sont encore un sujet « tabou ».

Les victimes sont majoritairement des femmes (78,3 %), âgées pour la plupart de 13 à 18 ans. Les garçons représentent un cas sur cinq et pour la majorité ont moins de 12 ans (53,4 %). Díaz est spécialement inquiète pour les plus jeunes enfants. « Ils sont les plus vulnérables, ils ne comprennent pas ce qui se passe et ils sont dépendants de leur entourage familial auquel appartient fréquemment l’agresseur » explique-t-elle.

Carmen (son prénom a été modifié) n’avait que cinq ans quand elle a eu le courage de raconter à sa mère que son oncle l’agressait sexuellement. Elle avait honte de ce qu’elle avait subi et elle avait peur de la réaction de sa mère. C’est sa mère qui a appelé la fondation, bouleversée par le récit de sa fille. « Ne le dit à personne, s’il te plaît, ni à papa, ni à personne », lui avait demandé sa fille.

En 2018, 76,3 % des cas se sont fortement aggravés, avec des situations particulièrement menaçantes pour les enfants, ainsi que la répétition quotidienne. 95,3 % des cas requéraient une réponse urgente, une intervention immédiate, car l’agression avait eu lieu récemment. Malgré la gravité de la situation, beaucoup d’enfants font face à la situation seuls. Selon la fondation, dans un cas sur quatre, aucune mesure n’est prise. De plus, les victimes subissent des violences physiques et/ou des menaces dans 53,6 % des cas, notamment pour les adolescentes.

Seuls face à ces agressions, les enfants qui racontent leur expérience ne se sentent pas tous soutenus par leur entourage. Lorsque Carmen s’est confiée sur les agressions qu’elle subissait, ses grands-parents ont dit : « Ce sont des inventions d’enfants, la gamine est une petite menteuse ». Les personnes de confiance nient les faits dans 37,8 % des cas, elles justifient ou protègent l’agresseur dans 31,1 %, font preuve de négligence ou une absence de réaction dans 23,9 % et la victime est culpabilisée dans 7,2 % des cas. « Les agressions sexuelles sont un événement tellement aberrant qu’il est très difficile pour les familles de l’accepter, elles utilisent donc des mécanismes de défense mis en place pour maintenir une stabilité », explique Díaz. La fondation considère « alarmante » la réponse sociale reçue par les mineurs de moins de 12 ans, car ce sont eux qui font face plus fréquemment au déni et à la négligence. « Ils pensent que ce n’est pas grave et ne sont pas conscients qu’ils ne sont pas obligés de subir ces événements. », affirme Díaz.

Détecter ces formes de maltraitance reste un défi. 80,2 % des agressions ne laissent aucune marque ou blessure.

« Parfois, il n’y a pas des signes visibles et les enfants se sentent seuls face au problème », affirme Díaz. Par conséquent, pour 43,3% de victimes ayant l’intention de porter plainte, seulement 10,6% le font réellement. Parmi celles-ci, 18,2% sont classées sans suite à cause de l’insuffisance de preuves. Et cela, même si dans deux tiers des cas, il existe la possibilité que l’agression se répète. Díaz déplore l’absence de mesures prioritaires visant à placer les enfants et les adolescents. Elle souligne que le plus important est de leur apporter protection et sérénité. « Nous devons indiquer clairement au mineur que cela ne l’arrivera plus, que nous allons l’aider et que nous allons continuer à l’accompagner », souligne la directrice du chat d’Anar.

Traduction de courtoisie par Liliana Mejia Uribe depuis ElPais

mère pédocriminelle

Pourquoi il est si difficile de parler des mères auteurs de crimes pédosexuels

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Le tabou qui consiste à dénoncer La Mère nous fout en l’air. Les oncles et les pères sont les plus visés – pour de bonnes raisons, malheureusement, d’après les chiffres – mais il y a aussi des mères qui font du mal. Nous ne nous permettons tout simplement pas d’en parler.

La figure infaillible de la Mère est une question importante qu’il faut s’adresser, mais très difficile à aborder. Nous sommes imprégnés du langage des mères-patries et nous racontons des histoires de super-pouvoirs de la mère qui voit tout, celle qui peut vous voir vous faufiler dans la maison plongée dans l’obscurité après le couvre-feu, ou qui sait que vous avez pris un biscuit supplémentaire alors qu’elle est de l’autre côté de la maison, le dos tourné. C’est à elle que l’on dit de penser, à qui l’on doit intrinsèquement faire confiance selon la science et avec qui on est censé avoir le lien le plus profond. C’est d’elle que nous venons. Elle est notre foyer.

Parfois, cependant, ces attentes – je ne peux pas me résoudre à les appeler des valeurs alors qu’elles ne sont que des outils d’oppression hétéropatriarcale – s’effondrent devant ce que certaines de nos mères sont réellement en tant que personnes.

La disparité entre ce qu’on nous dit que nos mères sont pour nous et ce qu’elles peuvent être en réalité est un abîme qui peut nous scruter profondément, engloutissant nos cœurs et nos esprits avec la simple idée que nous sommes des monstres ingrats et pleurnichards qui n’aiment pas nos mères comme il se doit. Que nous sommes des personnages terribles qui ne savent pas faire face au mensonge que nous sommes censés vivre sans poser de questions. Que nous devrions toujours choisir d’aller de l’avant et de nous entendre.

Cela vous semble familier ?

Sois gentil. Soyez une brave fille/un brave garçon. Joue honnêtement. Les enfants doivent être vus et non entendus. Vous ne faites pas partie de ceux-là, mais vous êtes assez poli. Vous savez que votre mère vous aime.

Et si ce n’est pas le cas ?

Et si elle ne le peut pas ?

Lorsque j’ai suivi une thérapie intensive pour enfin affronter l’agresseur le plus insidieux de mon histoire, j’ai ressenti une immense honte par rapport aux événements que j’allais révéler. Il est vrai que j’avais été parfaitement formée à garder les secrets de famille, mais personne n’a semblé surpris lorsque j’ai déballé les agissements des figures familiales masculines – j’ai eu l’impression que l’attitude des thérapeutes était fondée sur une hypothèse qui était en elle-même hideuse à intégrer dans mon cheminement.

Cependant, quand j’ai été dû invoquer la Mère, quelque chose en moi a résisté. Et a résisté durement. Pendant des années, cela a freiné le processus jusqu’à ce que mon état mental ne puisse plus garder ces secrets ; la vérité devait sortir et, le plus souvent, elle se manifeste bien souvent par des douleurs chroniques et des maladies qui affectent votre vie.

J’ai dû appeler ma mère pour pouvoir aller de l’avant et, pour cela, je me suis sentie comme l’être humain le plus méprisable qui ait jamais vécu. Il existe de nombreux articles remplis d’études et de résultats sur le thème des violences et de la maltraitance des mères envers leurs enfants (il existe aujourd’hui de nombreux livres sur les conséquences pour les enfants d’avoir eu une mère alcoolique, narcissique, etc.) ; cette lecture concerne le moment où votre sainte Mère est présentée sous vos yeux incrédules – par sa communauté, par son église, par le reste de la famille, par la société – comme une personne qui ne pourrait jamais vous faire de mal.

Mais parfois, ce n’est tout simplement pas vrai. Nous devons en parler.

Il y a trop de stéréotypes autour du rôle des mères, en particulier des mères célibataires, qui ne véhiculent que de vils préjugés à l’égard des Mères auxquelles elles se réfèrent. Elles doivent “être parfaites”, être “fortes” et ainsi de suite – c’est vraiment la recette d’un désastre peu importe la manière dont vous la servez ; personne ne peut rivaliser avec ces idéaux que nous avons créés pour personnifier l’archétype de La Mère, et ne devraient pas avoir à le faire.

Les gens ne sont pas censés être en compétition avec une icône, et le vécu d’une personne n’est pas plus important que celui d’une autre. Les gens se démènent, surtout les femmes, et cela ne serait-il pas plus facile sans ajouter une barre impossible placée si haut que personne ne peut l’atteindre ? Pour éradiquer ce message d’échec constant qui inonde Nos Mères ? Cela ne crée pas les problèmes entre mères et enfants, mais cela n’aide pas non plus.

C’est peut-être ce système de prétendu culte du héros – où nous pouvons chanter des hymnes d’amour pour la patrie à travers le thème de La Mère, et dénoncer en parallèle, en tant que société, la paresse et l’inaptitude des mères – qui cloue le bec à la maltraitance et aux violences aux mains, aux actes et aux paroles de nos mères.

La Mère a une image plus grande que nature inscrite dans nos esprits depuis la naissance, une figure divine qui nous a littéralement fait naître dans son corps sacré. Nous défaire de cette conception lorsqu’elle nous a causé plus de mal que de bien est un travail énorme, mais nous devons prendre conscience que ce n’est pas parce que notre mère a créé la bouche avec laquelle nous devons dire notre vérité, aussi douloureux que soit le processus pour enfin commencer à avancer, qu’elle en est  la propriétaire.

Les vraies mères, comme tous les vrais parents, savent que nous espérons que nos enfants feront mieux que nous, qu’ils envisageront le monde d’une manière nouvelle que nous n’aurions jamais pu imaginer ; elles comprennent que les enfants sont leur espoir pour l’avenir.

La conception de La Mère est ce à quoi j’ai travaillé pendant des années ; le fait de réaliser que c’était la réalité dans laquelle je vivais m’a guidée vers un endroit où je pouvais chercher l’aide dont j’avais besoin. C’était l’ancienne définition de la folie que je jouais – je continuais à anticiper les réactions de ma mère en espérant qu’elles soient différentes, plus en accord avec le concept de La Mère, mais ce n’est jamais ce qu’elle a été ni ne sera jamais.

Ce fut brutal et cinglant de l’apprendre, de le voir pour ce que c’était, en toute honnêteté. Je continue à me sentir comme une enfant pervertie et sans mère, mais le fait de faire entendre ma vérité a été un commencement.

Traduction de courtoisie depuis The Mighty

La vie d’un survivant de l’inceste, selon 3 victimes

Publié 1 CommentairePublié dans abus psychologique, addiction, agresseur, culpabilité, déni, dévoilement, dysfonctionnement familial, honte, justice, mémoire traumatique, psychothérapie, relations familiales, résilience, silence, tabou, témoignage, TSPT/SSPT/ESPT/PTSD

Imaginez que vous êtes coincé dans un cycle d’abus et de traumatismes, avec apparemment aucun moyen de vous libérer de ce que vous traversiez. Ensuite, imaginez que lorsque vous demandez de l’aide, vous faites face à la stigmatisation et au dégoût entourant le cauchemar dans lequel vous êtes coincés.

C’est souvent ce que ressentent les survivants de l’inceste. La cible de la colère des membres de la famille qui veulent que vous restiez silencieux, ou les soi-disant “alliés” qui font nonchalamment des blagues sur l’inceste sur Internet, font qu’il est dur de naviguer dans ce monde en tant que survivant. Le mouvement #MeToo a fourni aux personnes marginalisées une plate-forme pour parler des agressions sexuelles, mais certaines survivantes ont le sentiment que la dénonciation du silence autour de l’inceste n’a pas réussi à les inclure, ni leurs expériences, ni la discrimination unique à laquelle elles sont confrontées.

Bien que l’inceste soit systématiquement négligé dans la prévention et la sensibilisation aux agressions sexuelles, il est répandu aux États-Unis et dans le monde. Le Réseau national de viol, d’abus et d’inceste (RAINN) estime qu’au moins 34% des auteurs d’agressions sexuelles sur enfants sont un membre de la famille de la victime. Alors que les pères seraient les auteurs les plus fréquents d’inceste, selon une étude publiée en 2014, tous les membres de la famille, y compris les frères et sœurs, les mères, les cousins, les oncles, les tantes et les autres parents proches, peuvent en être les auteurs, tout comme les personnes de tout sexe, peuvent en être les victimes.

L’inceste est une forme de violence sexuelle insidieuse. La plupart des enfants font naturellement confiance aux membres de leur famille proche, et lorsque l’inceste se produit, cela peut être profondément choquant, déroutant et honteux pour les victimes.

J’avais huit ans [quand mon père a commencé]. Comme pour beaucoup de petites filles, mon père était mon idole. Rien n’était plus grand que lui. Il était mon meilleur ami. Il était quelqu’un en qui j’avais confiance et que j’aimais” raconte Julia, une survivante de l’inceste. “C’est naturel de penser : Oh mon Dieu, est-ce que j’ai provoqué ça?, quand une personne se sert de son autorité pour abuser – vous n’avez pas votre mot à dire sur ce qui se passe.”

De plus, les victimes sont souvent réduites au silence par les personnes sur lesquelles elles devraient pouvoir compter le plus – les autres membres de la famille.

Anne affirme avoir été agressée à plusieurs reprises. Elle s’est confiée : ”Je n’ai parlé de cet abus à ma mère que des années plus tard, et elle m’a reproché de m’être mise dans cette situation. Et elle est toujours en contact avec mon cousin qui m’a agressé, malgré le fait que je lui dise à quel point ça me fait mal. Pour Anne, les mauvais traitements ont commencé après son immigration des Caraïbes aux États-Unis pour vivre avec son père et sa belle-mère, à l’âge de 16 ans. “Les abus sexuels ont cessé lorsque j’ai commencé ma première année d’université. Les abus émotionnels et physiques ont continué”, dit-elle. “Le processus de guérison n’a pas été un parcours facile.” Quand elle a parlé de cet abus à sa famille, ils l’ont dissuadée de le signaler. “Ils avaient tous peur de lui. Il a passé sa vie à terroriser tout les gens qu’il a rencontré”, a-t-elle confié. “En en parlant, vous détruisez le passé qu’ils se sont fourvoyé à croire.”

Dr. Patti Feuereisen, psychologue et auteure de ”Invisible Girls” explique qu’il peut être impossible pour les survivants de l’inceste de s’éloigner de leurs agresseurs. La majorité des enfants dépendent des membres de leur famille pour obtenir des conseils , ainsi qu’un soutien financier et émotionnel. Bien que toutes les formes d’agressions sexuelles soient terribles et méritent d’être condamnées, les victimes d’inceste ont rarement un lieu sûr où s’échapper et sont particulièrement vulnérables lorsqu’elles sont chez elles.

Les abus sexuels dans l’enfance peuvent avoir des conséquences dévastatrices pour la santé mentale et physique des survivants. En 2007, des pédopsychiatres ont déclaré que le trouble de stress post-traumatique ne couvrait pas entièrement l’étendue des symptômes observés chez les jeunes patients victimes d’un traumatisme. Selon l’American Psychological Association, ils ont proposé d’ajouter “trouble de développement traumatique” au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux afin de reconnaître “l’exposition à de multiples traumatismes chroniques” à un jeune âge.

Les experts s’interrogent encore sur l’ajout des troubles traumatiques du développement au manuel psychiatrique , mais il est impossible d’ignorer les conséquences d’un traumatisme subit à un jeune âge. Julia dit qu’elle a eu des idées suicidaires à 12 ans. “Je ne pouvais demander de l’aide à personne, comment j’aurais pu?” dit-elle. “Je pensais : je vais mourir demain.” C’est uniquement parce que son père a commencé à la laisser tranquille qu’elle n’a pas tenté de se suicider.

Comme le démontrent les recherches, les victimes d’inceste peuvent avoir recours à l’auto-mutilation, à des troubles de l’alimentation, à la toxicomanie et à d’autres comportements auto-destructeurs pour faire face à leur traumatisme – jusqu’à ce qu’elles trouvent un lieu sûr et accueillant, à l’abri des abus, et qu’elle puissent s’informer sur la prise en charge des traumatismes . D’autres troubles graves, tels que le trouble de la personnalité, la dépression et la dysmorphie corporelle sont également en forte corrélation avec les abus sexuels durant l’enfance.

En outre, le Dr Feuereisen explique qu’il n’est pas rare que des enfants survivants développent une hypersexualité en réponse à la maltraitance, alors que d’autres peuvent éprouver une aversion totale pour le sexe et la sexualité. Cependant, elle dit que “les deux sont réactives – en réponse au traumatisme- mais pas pour toujours”.

Étant donné l’impact traumatique de l’inceste sur les victimes, la société et les familles, il n’est pas suffisamment pris en compte dans nos sociétés – et ce en dépit de la volonté de responsabiliser les victimes d’agressions sexuelles avec la campagne #MeToo et Time’s Up. L’auteur Mia Fontaine a donné une explication à ce sujet dans un article de 2013 pour The Atlantic :

Étant donné la prévalence de l’inceste et le fait que la famille est l’unité de base sur laquelle repose la société, imaginez ce qui se passerait si chaque enfant actuellement victime de violence – et chaque adulte victime de violence demeurant silencieux – sortait des sentiers battus, insistait pour que justice soit rendue et appliquée. Le tissu même de la société serait déchiré.

Ce sentiment est toujours d’actualité. L’inceste est un sujet inconfortable dont beaucoup d’entre nous, même ceux qui ont vécu l’inceste, ne souhaitent pas parler. De nombreux survivants de l’inceste peuvent se sentir obligés de ne pas perturber l’équilibre familial, malgré les abus passés ou présents. D’autres survivants peuvent ne pas se souvenir des violences. Pour cela et pour bien d’autres raisons encore, l’inceste reste sous-déclaré.

” D’après mon expérience, l’inceste, même une fois révélé, demeure une chose à cacher. Il n’y a pas de justice parce que c’est une famille” selon Anne . ”Meme si j’ai parlé de ce qui s’est passé à plusieurs proches, ils insistent toujours pour sauver les apparences et demeurer ami avec mon agresseur. Ils me disent de garder le silence et me tiennent responsable de ce qui s’est passé. On ne peut pas briser les liens. Il me reste la honte et la culpabilité d’être une victime. ”

La voie du rétablissement et du mieux-être peut s’avérer moins difficile pour les survivants lorsque l’on aborde les stigmates et mythes associés à ce type d’abus sexuel, qui ont tendance à être ignorés.

“J’espère que les personnes qui n’ont pas connu l’inceste savent que ce n’est pas parce qu’un proche est membre de la famille que c’est une bonne personne, qu’il s’agisse de l’agresseur lui-même ou des personnes qui continuent à le soutenir. Les agressions sexuelles ne sont jamais acceptables », déclare Anne. ”Les agressions sexuelles peuvent survenir n’importe où, même à la maison, un lieu normalement associé à la protection et à la sécurité, et avec des personnes de confiance. Nous avons tendance à rester assis en silence, dans un climat de peur, de honte et de culpabilité qui ne nous appartiennent pas vraiment”, explique Summer. “Nous savons qu’une fois que nous commencerons à rester debout dans notre vérité, nous allons énerver beaucoup de gens. Il est temps que nous, survivants de l’inceste, arrivions à réaliser que ce n’est pas grave de déranger les gens.”

“Il est crucial de parler de ces abus sexuel, et en particulier de l’inceste, lorsque vous êtes jeune, à l’adolescence ou dans la vingtaine”, a déclaré le Dr Feuereisen. “Nous devons croire toute personne qui sort de l’ombre. Nous devons comprendre qu’elle ne pouvait pas sortir du silence.” Julia est d’avis que parler d’un traumatisme est la seule façon de le traiter, et elle espère que les enfants victimes de violences se rendront compte qu’ils ne sont pas seuls. “J’ai décidé d’utiliser mon histoire comme moyen de guérir”, dit-elle. Julia veut que les survivants sachent qu’ils ne doivent pas se blâmer eux-mêmes. “On a profité de vous”, dit-elle. Anne dit qu’elle a également intériorisé beaucoup de discours nuisibles au sujet de son abus. “Soyer prêt à défier votre histoire”, dit-elle. “Nous nous sommes racontés tant de c*ies.”

Le message ici n’est pas seulement d’être plus disposés à parler ouvertement de l’inceste dans nos sociétés, mais que les survivants puissent enfin trouver une voie, se sentir en paix et mener une vie épanouissante. La recherche nous montre chaque jour de plus en plus qu’avec l’aide de thérapeutes professionnels, notre cerveau peut en fait être reprogrammé après un traumatisme. Dr. Feuereisen dit qu’une pratique qu’elle utilise souvent avec les survivants est la méthode Remap. Lors de la reconfiguration, similaire à la thérapie d’exposition, le survivant revisite mentalement l’espace ou la situation dans lequel le traumatisme s’est produit pour reconnecter le cerveau afin de faire face aux déclencheurs. “La peur est transformée lorsque vous dépassez votre traumatisme et que vous le visualisez de manière positive. En reprogrammant votre expérience à plusieurs reprises, vous réduisez le traumatisme”, explique le Dr Feuereisen.

”Je veux qu’il soit clair que l’abus sexuel et l’inceste ne constituent en aucun cas une condamnation à mort”, a déclaré le Dr Feuereisen. “Vous n’êtes pas un bien endommagé. Vous pouvez aller mieux. “

L’espoir de guérison des survivants de l’inceste n’est pas un rêve éphémère: de nombreuses preuves soutiennent l’idée que la guérison après un abus sexuel est tout à fait possible, et qu’en parler sans honte est un aspect essentiel du rétablissement. Alors que les discussions portant sur la manière dont notre société peut éliminer les violences sexuelles continuent de prendre de l’ampleur, les survivants de l’inceste méritent de faire entendre leur voix dans la politique, la défense des droits et à travers #MeToo.

Source :  KYLI RODRIGUEZ-CAYRO and AYANA LAGEBustle

« Dire l’inceste », Sociétés & Représentations

Publié Laisser un commentairePublié dans justice, tabou

Anne-Emmanuelle Demartini (dir.)

À l’automne 2017, suite à une série de dénonciations de violences sexuelles dans le milieu du cinéma hollywoodien, des milliers de personnes, dont une grande partie de femmes, ont partagé et dénoncé publiquement sur les réseaux sociaux des abus subis au cours de leur vie. Dans ce contexte de prise de parole collective et individuelle, la lecture du numéro 42 de Sociétés et Représentations,intitulé « Dire l’inceste », semble particulièrement d’actualité. Le dossier, coordonné par Anne-Emmanuelle Demartini, vise à questionner la manière dont et les conditions dans lesquelles on parle de l’inceste dans la société française (avec deux brefs pas de côté en Italie et aux États-Unis) et permet ainsi d’examiner la construction et le fonctionnement d’un tabou. Au prisme de la question du « dire », émerge également celle des représentations de l’inceste. Les huit contributions reposent sur une distinction entre l’inceste de la théorie anthropologique, correspondant à une règle de parenté et plus particulièrement à une prohibition liée aux unions, et l’inceste « pratique », entendu comme un acte sexuel constituant aujourd’hui un crime qui engage un rapport asymétrique lié à la parenté et à l’âge. C’est du second dont il est question. Les articles sont issus de diverses disciplines (histoire, anthropologie, histoire de l’art et littérature) et couvrent différentes périodes (Moyen-Âge, XIXe, XXe et début du XXIe siècle), ce qui permet de saisir la dimension historique et les enjeux de la parole sur l’inceste.

2Le dossier montre tout d’abord comment l’inceste a progressivement été considéré comme un crime sexuel dénonçable par ses victimes. Premier contributeur, Didier Lett rappelle qu’à la fin du Moyen-Âge chrétien, l’inceste est avant tout considéré comme un péché, une forme de sexualité interdite, au même titre que la sodomie ou l’adultère. Les sources judiciaires qu’il a étudiées (qui concernent Bologne au début du XVe siècle) témoignent de cas d’incestes père-fille jugés en tant que crimes, mais ces cas sont toujours associés à des actes de luxure et de débauche : dans les affaires d’abus sexuels extra-familiaux sur de jeunes filles vierges, ces dernières, du fait de leur virginité, sont considérées comme n’ayant pas pu donner leur consentement à l’acte sexuel ; mais lorsqu’il s’agit d’inceste, les liens du sang entre les protagonistes sont censés créer une attirance coupable, une pulsion de débauche à laquelle ils cèdent. Père et fille sont blâmé·e·s pour péché de luxure, ce qui empêche de penser toute notion de (non-)consentement ou de rapport victime/agresseur. L’article d’Anne-Claude Ambroise-Rendu, consacré à une toute autre époque, répond particulièrement bien à celui de Didier Lett en présentant les conditions qui ont permis l’émergence d’une parole publique sur l’inceste en tant que crime sexuel en France à la fin du XXe siècle. L’essor des médias de masse, et les évolutions du secteur audio-visuel en particulier, participent au développement d’une nouvelle vision de l’inceste comme un crime sexuel intergénérationnel – devenant ainsi une catégorie de la pédophilie – dénoncé à visage découvert par ses victimes à partir des années 1980. La parole et surtout la révélation deviennent des poncifs du schéma discursif télévisuel et journalistique sur l’inceste et c’est progressivement la question de la souffrance des victimes, notamment psychique, et de sa réparation qui s’impose. L’inceste est ainsi devenu dicible en tant que crime sexuel. Bien qu’éclairante, la distance historique entre l’article de Didier Lett et le reste des contributions ne permet toutefois pas de saisir pleinement les ressorts de la transformation de la parole et des représentations sur l’inceste entre le Moyen-Âge et le XIXe siècle.

  • 1 Voir notamment Durkheim Émile, « La prohibition de l’inceste et ses origines », L’Année sociologiqu (…)
  • 2 En 1933, Violette Nozière a assassiné son père suite aux abus sexuels qu’il lui a fait subir pendan (…)
  • 3 Raymond Gouardo a violenté et violé sa fille, Lydia Gouardo, de 1975 à sa mort en 1999, à la vue et (…)

3Le dossier insiste ensuite sur les limites de la libération de la parole sur l’inceste. En effet, il permet de comprendre le tabou qui s’est progressivement formé autour du crime incestueux au XIXe siècle et ses conséquences, semblant s’opposer ici aux théories anthropologiques sur le tabou universel de l’inceste1. Fabienne Giuliani montre comment, au cours du XIXe siècle, le terme en lui-même est devenu indicible. Avec la rédaction des codes napoléoniens, les périphrases se généralisent au sein des classes politiques pour désigner l’inceste – on parle d’« acte monstrueux », du « plus odieux attentat » ou encore du « dernier outrage » (Giuliani, p. 42). Cette pratique se diffuse de manière hétérogène mais gagne progressivement toutes les couches de la société dans les années 1870, grâce à la presse. Ce processus s’accompagne d’un discours sur les dangers que représente l’inceste, en en faisant un repoussoir. L’article d’Anne-Emmanuelle Demartini, à partir de l’affaire Nozière2, informe sur les effets de l’établissement du tabou, plus particulièrement en ce qui concerne la difficulté à dénoncer un crime incestueux devant la justice. L’étude des discours produits sur l’affaire montre comment les propos de Violette Nozière disponibles dans les sources (presse et archives judiciaires) sont toujours retravaillés par les journalistes et les professionnels du monde judiciaire en fonction du paradigme en cours sur l’inceste, utilisant les procédés périphrastiques évoqués précédemment. Cela conduit à une mise sous silence des abus paternels. Seul le parricide est retenu, tandis que l’accusation d’inceste est mise en doute et finalement ignorée par la presse et la justice. La contribution de Léonore Le Caisne forme un intéressant parallèle en analysant les conditions du non-dit dans la société contemporaine à partir de l’affaire Gouardo3, médiatisée à la fin des années 2000. L’analyse du discours des habitant·e·s du village où résidait la famille montre que l’inceste n’a pas été tu – puisque ceux-ci en avaient connaissance et en parlaient – et cependant n’a pas été dit, en tout cas n’a pas été dénoncé. La parole échangée dans le cadre des commérages porte une fonction particulière : elle permet d’établir les hiérarchies et les limites de la communauté villageoise. Elle ne brise en revanche pas la configuration dans laquelle l’inceste semble normal. L’article de Dorothée Dussy apporte un éclairage complémentaire en exposant comment, dans l’histoire des sciences sociales, l’inceste en tant qu’objet d’étude a été construit comme un interdit, conduisant à nourrir le tabou et à invisibiliser les abus incestueux.

4Deux contributions se distinguent de l’ensemble par leur approche et leur sujet. L’entretien avec Camille Morineau, commissaire de l’exposition du Grand Palais de Paris et du musée Guggenheim de Bilbao consacrée à Nicky de Saint Phalle en 2014-2015, ainsi que l’article de Tina Harpin sur le roman de Toni Morisson The Bluest Eye (1970, États-Unis) offrent une perspective originale en montrant la potentialité oblitérante de l’inceste et comment, dans le même temps, il peut donner de la puissance à une œuvre d’art ou de littérature sans en devenir le motif unique.

  • 4 La Loi n° 2016-297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance fait suite à une première (…)
  • 5 Romero Marie, « Qualifier pénalement l’inceste : les incertitudes du droit pénal français contempor (…)

5Dans le contexte de la récente réforme inscrivant un surqualificatif incestueux concernant les abus sexuels sur mineurs dans le Code Pénal4 – d’ailleurs citée à plusieurs reprise –, le dossier aurait pu être complété par une contribution consacrée au dire de l’inceste dans le droit et la pratique judiciaire contemporains. Les récents travaux de Marie Romero apportent un complément intéressant à cet égard5. On peut enfin regretter que l’un des objectifs du dossier, traiter des représentations sur l’inceste, ne soit pas davantage approfondi et plus clairement présenté. Le rapport avec les représentations sociales des liens de parenté, comme la place donnée aux liens du sang, évoquée brièvement par Fabienne Giuliani, aurait par exemple pu être développé. La distinction fondatrice du dossier entre l’inceste comme interdit de la théorie anthropologique et l’inceste comme crime sexuel pratique pourrait être questionnée. Elle amène les auteur·e·s à utiliser des expressions telles que « inceste intrafamilial » ou « inceste au sens étroit du terme » (Didier Lett, p. 17), « phénomène incestueux » (Fabienne Giuliani, p. 31) ou encore « situation incestueuse » (Anne-Emmanuelle Demartini, p. 49), qui pourraient faire l’objet d’une discussion. Reste que le dossier de la revue Sociétés et Représentations « Dire l’inceste » se distingue par sa richesse et par la qualité de l’écriture des contributeurs et contributrices, qui rendent sa lecture agréable, pleine d’apprentissage et de pistes de réflexion.

Source : Open Edition